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mercredi 13 août 2008 13:57

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Les médias disparus : Le son du téléphon

Le Telharmonium, ancêtre du synthétiseur, était diffusé par les lignes téléphoniques. Très complexe, c’était un cauchmar pour les musiciens.

par Marie Lechner

tags : musique , histoire

Le premier modèle de Telharmonium construit à Washington - DR

« La musique au bout du tuyau, comme l’eau ou le gaz », vantaient les prospectus de l’époque. Bach, Verdi ou Mozart accessibles depuis son téléphone n’est pas une idée toute fraîche puisque dès 1906, Thaddeus Cahill, avocat et inventeur, avait conçu un instrument de musique révolutionnaire dont les sons étaient diffusés dans le combiné.

Cahill souhaitait avant tout mettre au point une machine qui donnerait un contrôle absolu sur les notes jouées. L’inventeur rêvait alors d’un instrument unissant toutes les qualités des instruments acoustiques sans leurs défauts. En 1897, il fit breveter ce qui allait devenir le Telharmonium (ou dynamophone), le premier synthétiseur de musique électrique.

Les capitalistes Oscar T. Crosby et Frederick C. Todd séduits par un premier prototype, organisèrent une démonstration dans un club privé de Baltimore devant un parterre de banquiers et d’hommes d’affaires. Ces derniers furent impressionnés par ce qu’ils entendirent. Le Largo de Haendel émanait d’un large cône attaché à un récepteur téléphonique  : « Le son du futur, le son pur de la musique électrique. » Ils le furent encore davantage lorsqu’ils apprirent que le son était diffusé à travers les lignes téléphoniques depuis l’usine de Cahill à Washington, à des kilomètres de là.

Crosby réussit à lever des fonds pour financer la construction d’un second Telharmonium plus élaboré dans une usine d’Holyoke. Il fonde la New England Electric Music Company pour mener à bien l’ambitieux projet.

En 1906, l’imposante machinerie, qui pesait près de 200 tonnes, est installée à New York dans le Telharmonic Hall, en face du Metropolitan Opera House, où se divertissait la haute société new-yorkaise. Le 26 septembre 1906, une foule de 900 hôtes (et clients potentiels) se presse pour voir à quoi ressemble le monstre musical. Le public pénètre dans une élégante salle organisée autour d’un divan circulaire qui dissimule de petits cornets en papier permettant d’amplifier le son. C’est là que trônent les claviers qui permettent de contrôler l’instrument.

Avant le concert, les spectateurs sont invités à descendre dans la cave pour découvrir la vrombissante machinerie qui occupe toute la pièce, avec ses 145 dynamos activées par un moteur et ses 2000 interrupteurs. Chaque dynamo tourne à une vitesse différente, produisant un courant qui vibre à la fréquence du timbre désiré. Les différents courants convergent en un signal unique envoyé dans la ligne téléphonique, raccordée à un récepteur. Le Telharmonium, instrument terriblement complexe, était un cauchemar pour les musiciens. Il nécessitait deux interprètes habiles qui régulaient la production des vibrations électriques en manipulant des claviers similaires à ceux d’un orgue. Le répertoire était composé essentiellement de musique classique : Bach, Chopin, Rossini, etc. Malgré ses prétentions, l’instrument était encore loin de sonner comme un orchestre. Mais Cahill espérait compenser ses déficiences en augmentant le nombre des dynamos.

En fait, les deux entrepreneurs n’étaient pas tant intéressés par les qualités musicales de l’instrument que par la possibilité de distribuer cette musique aux consommateurs via des fils électriques, déversant la musique dans des dizaines de milliers de lieux à la fois. Crosby et Todd espéraient en retirer des profits considérables. Il y a alors, à New York, 25 000 musiciens en activité, sans compter les pianos automatiques à pièces et les orchestrions. Les restaurants à la mode pullulent, certains disposant de quatre ­orchestres… Même si le Telharmonium ne pouvait remplacer les musiciens live, la clientèle potentielle était vaste : restaurants, saloons, hôtels, cabinets de dentistes, barbiers… Le 9 novembre 1906, le Café Martin est le premier à s’abonner au Telharmonium puis le théâtre Casino. De nombreux hôtels emboîtent le pas (le Normandie, le prestigieux Waldorf Astoria, le Victoria et l’Impérial), ainsi que quelques riches abonnés qui voulaient la musique dans leur domicile privé.

En février 1907, le Telharmonium remporte un franc succès, mais les problèmes ne tardent pas à poindre. Les patrons de la compagnie de téléphone new-yorkaise se plaignent d’interférences musicales dans les conversations téléphoniques. Même si le Telharmonium avait des câbles séparés, ils étaient posés dans les mêmes conduits. L’AT&T, la grande compagnie américaine de téléphone et télégraphe avec laquelle un contrat avait été signé se met à douter de l’intérêt de ce service musical. Dans une lettre, l’ingénieur en chef d’AT&T, Hammond Hayes, justifie ses réserves : « La musique est remarquable pour la pureté du ton transmis. […] Des tentatives ont été faites pour reproduire le son de la flûte, du hautbois, du tuba, du violoncelle, du cor et de la clarinette mais je doute avoir reconnu dans la musique électrique la qualité de ces différents instruments, si on ne m’avait pas dit au préalable lesquels elle tentait de reproduire. »

Malgré un hiver 1907 prometteur, le nombre d’abonnés n’est pas suffisant pour que l’affaire soit rentable. La panique financière de 1907 ne fera qu’accélérer sa chute, chassant investisseurs et abonnés. En février 1908, les concerts sont interrompus et en mai la compagnie fait faillite. Le Plaza Hôtel, qui avait fait câbler toutes ses chambres, attaque en justice. Cahill refuse d’abandonner et construit une troisième version du Telharmonium à Holyoke. En 1911, il rachète la compagnie, tente d’obtenir une franchise à New York, mais ni la presse ni le public ne sont plus intéressés par un instrument vieux de six ans. Tout le monde attend alors avec impatience la radio commerciale. Cahill meurt d’une crise cardiaque à 66 ans, mais sa vision révolutionnaire de la musique électrique a fait des émules. Dans le courant du XXe siècle, il se vendra plus d’instruments électriques que d’instruments traditionnels.

Pour en savoir plus

http://magneticmusic.ws, riche archive de documents historiques sur le telharmonium ; documentaire vidéo en ligne, « Magic Music from the Telharmonium » de Reynold Weidenaar

Thaddeus Cahill’s Telharmonium, par Jay Williston (synthmuseum.com)

The rise and fall of the New York Electric Music Company, a study in early musak par Stoddard Lincoln.

A lire également :
- Les médias disparus : Séance macabre
- Les médias disparus : Les mots disparus
- Les médias disparus : Cybersyn, réseau social


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