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mardi 12 août 2008 12:06

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Les médias disparus : Séance macabre

La fantasmagorie, ou rétroprojection mobile, annonce le cinéma en mettant en scène les revenants.

par Marie Lechner

tag : histoire

Gravure extraite des mémoires de Robertson représentant la salle de projection au couvent des Capucines. - Photo Collection Privée

Recourant aux « effets spéciaux » avant la lettre, la fantasmagorie, avec ses cohortes de spectres et de visions infernales mâtinées d’effets optiques et acoustiques, annonce le spectacle cinématographique. « De nombreux médias semblent répondre à notre besoin d’entrer en contact avec les morts, de les invoquer, de les faire réapparaître ou ressusciter », témoigne Edwin Carels dans The Book of Imaginary Media, citant la photographie, le daguerréotype, les projections de lanterne magique et plus particulièrement la fantasmagorie apparue à la fin du XVIIIe siècle. Le genre est popularisé par Etienne-Gaspard Robert, dit « Robertson », abbé de son état, né à Liège en 1763. Peintre, physicien, aéronaute, mécanicien, ­opticien, ce touche-à-tout était à l’époque le plus célèbre et habile des fantasmagores.

Le 23 décembre 1798, la foule se presse aux portes du couvent des Capucines. Il faut dire que le cloître, abandonné par ses religieuses au début de la Révolution, formait un écrin idéal pour son théâtre sépulcral, au milieu des tombes anciennes et des effigies. Le public, habilement mis en condition, arpentait un corridor décoré de peintures fantastiques avant de pé­nétrer dans le cabinet de curiosités (miroir déformant, anamorphose…) où il pouvait exciter son imagination et poser des questions à la femme invisible, avant d’arriver dans la salle de fantasmagorie, barrée par une porte recouverte de hiéroglyphes. Le spectacle débutait par des expériences de physique expéri­mentale (galvanisme, magnétisme...) puis, dans un silence de mort, s’élevaient les accents lugubres du Glas Harmonika (1).

Une de ces séances est détaillée par le Courrier des spectacles   : « Une vaste salle, éclairée d’une lueur pâle et tremblante, qui bientôt disparaît et laisse le spectateur dans une nuit profonde. Les orages, l’harmonica, la cloche funèbre qui évoque les ombres de leurs tombeaux, tout inspire un silence religieux  : les fantômes paroissent dans le lointain, ils grandissent et s’avancent jusque sous les yeux et disparaissent avec la rapidité de l’éclair. Robespierre sort de son tombeau, veut se relever, la foudre tombe et met en poudre le monstre et son tombeau. » Outre l’habituel défilé de revenants (Jean-Jacques Rousseau, Antoine-Laurent de Lavoisier, Voltaire…), figuraient également au répertoire les trois sorcières de Macbeth, la Nonne sanglante, un sabbat ou la tête de Méduse se jetant sur le public.

Tout s’accorde pour frapper l’imagination du spectateur, terrifié par ces expériences multisensorielles. Laurent Mannoni, qui retrace l’histoire passionnante de ces « faiseurs de fantômes », raconte que « certains fantasmagores s’amusèrent même à électrocuter et à droguer leur public. Les premiers spectateurs de la fantasmagorie sortirent réellement choqués des séances, après avoir subi des décharges électriques, des bouffées d’opium et l’assaut terrifiant d’images macabres, mobiles et lumineuses ».

Robertson, « abbé reconverti dans les diableries », se défend d’être un charlatan abusant de la crédulité du public. Son intention est de détruire « les croyances absurdes, les terreurs puériles qui dés­ho­norent l’intelligence de l’homme ». Mais bien qu’il prétende combattre l’ignorance, il multiplie les références occultes et se gardera toujours de montrer comment fonctionne sa mystérieuse machine.

La fantasmagorie est l’héritière de la lanterne magique, connue depuis le XVIIe siècle : une caisse en bois qui sert à projeter des images diaboliques, érotiques, scatologiques, religieuses ou scientifiques. Elles étaient peintes à la main sur des plaques de verre, placées entre l’objectif et le réflecteur.

L’innovation principale de la fantasmagorie tient dans « l’image mouvementée » : les visions avancent en grossissant ou s’éloignent en rapetissant. D’où cette impression de jaillissement des personnages du fond de la salle et de disparition subite. Le dispositif comporte une grosse boîte de projection mobile cachée derrière une toile de projection translucide préalablement trempée dans la cire pour donner l’aspect diaphane. Les spectateurs ne voient jamais l’appareil monté sur des rails ou des roues. La rétroprojection est toujours nette grâce à un tube optique contenant un jeu de lentilles réglables.

L’invention de la rétroprojection mobile n’est cependant pas l’œuvre de Robertson, mais d’un mystérieux personnage se cachant sous le pseudonyme de Paul Philidor, que Robertson a vraisemblablement détroussé sans jamais le mentionner dans ses Mémoires. Paul Philidor est d’ailleurs le premier à utiliser le mot « phantasmagorie » pour désigner ses apparitions de spectres, personnages célèbres et résurrections d’êtres chers à la carte. Robertson a certainement vu ses spectacles, dont il reprend jusqu’au titre, le transformant en fantasmagorie.

Le succès de ses spectacles scientifico-occultes assure la fortune de Robertson mais lui vaut aussi d’être copié. Il dépose en hâte un brevet d’invention pour un appareil nommé fantascope le 26 janvier 1799 et intente un procès au plagiaire Clisorius en 1800. Procès qui finit par se retourner contre lui car le Tout-Paris découvre alors que « Robertson n’est pas l’inventeur des pro­cédés qui font l’originalité de son spectacle, et que Philidor avait fait voir à Paris le même spectacle en 1793 ». Il est dépossédé de son brevet et les techniques de ses projections sont révélées à l’audience. Les fantasmagores vont dès lors pul­luler. « Le moindre amateur de physique eut sa fantasmagorie, écrit Robertson dans ses Mémoires. J’ai trouvé de ces boîtes à chariot fabriquées à Paris jusque dans le fond de la Russie, à Odessa, et des frontières de la Sibérie jusqu’à l’extrémité de l’Espagne. »

Robertson décède le 2 juillet 1837. Le bas-relief qui orne sa tombe au Père Lachaise représente une séance de lanterne magique : des spectateurs terrifiés reculent devant un monstre qui vient de surgir sous leurs yeux...

(1) La pression des doigts sur ces coupes de verre produisait un son si étrange que l’instrument était interdit dans certaines villes car – disait-on –, il pouvait rendre fou.

Pour en savoir plus Le grand art de la lumière et de l’ombre, Laurent Mannoni (Nathan Université).

Book of Imaginary Media : Nai Publishers

Les fantasmagories de Robertson : entre spectacle instructif et mystification (Emmanuelle Sauvage)

A lire également :
- Les médias disparus : Séance macabre
- Les médias disparus : Les mots disparus
- Les médias disparus : Cybersyn, réseau social


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A savoir

Le Grand Art de la lumière et de l’ombre, de Laurent Mannoni (Nathan Université).
The Book of Imaginary Media, d’Edwin Carels, (Nai Publishers).
« Les Fantasmagories de Robertson  : entre spectacle instructif et mystification », d’Emmanuelle Sauvage, universitaire canadienne.
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