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vendredi 21 mai 2010 17:29

  • cinéma

Les mercenaires à vif de Ken Loach

par Bruno Icher

tag : Festival de Cannes

DR

Route Irish de Ken Loach
avec Mark Womack, Najwa Nimri, Stephen Lord… 1h49.
Sortie indéterminée.

Bonne nouvelle, le film de Ken Loach vaut bien mieux que l’étiquette de bouche-trou que lui a valu son arrivée in extremis dans la compétition. Route Irish s’offre même le titre honorifique d’être un des tout premiers films post-Irak, comme il y eut les films post-Vietnam. Car, un des personnages, homme d’affaires véreux jusqu’à la moelle, le souligne : « Il faut chercher de nouveaux marchés. L’Irak, c’est désormais de la poussière. » Peut-être, mais une poussière tenace qui constitue la matière principale du film : lorsque l’on exporte le chaos, la corruption et la mort vers un pays étranger, on en revient toujours avec des morceaux dans les valises. Logique retour des choses, même si les victimes de cette réciprocité sont toujours du mauvais côté de la barrière sociale.

« Route Irish » désigne le chemin qui, à Bagdad, mène de l’aéroport à la Zone verte, partie sécurisée de la ville. Tout Occidental qui débarque en Irak transite par cet univers asphalté aux airs de stand de tir permanent. C’est aussi le terrain de jeu quasiment exclusif des « contractors », terme inventé pour éviter de dire mercenaires et désignant ces anciens troufions bénéficiant d’une totale impunité, recrutés par des sociétés paramilitaires. Fergus (Mark Womack, tout en nervosité agressive, une trouvaille) est un de ces prolos de Liverpool qui s’est fait un paquet de fric à ce jeu de massacre. Il en est revenu riche comme quelques-uns mais détraqué comme tous les autres.

Et le drame de sa vie n’est pas tant d’avoir participé au massacre, mais d’avoir entraîné dans ce bourbier son ami d’enfance qui y a laissé la peau. Sauf que les circonstances de cette mort la rendent plus inacceptable encore que toutes les autres.

Construit comme un thriller, Route Irish déroule sa pelote à bonne distance, l’enjeu de l’enquête de Fergus pour confondre les coupables de la mort de son ami dérivant peu à peu vers une critique sociale froide et désespérée. Toutefois, en forme de tribut versé à l’évolution de son cinéma, le réalisateur a parfois recours à de curieux tuteurs pour dramatiser son propos, comme ces images atroces d’archives pour prouver qu’il y a eu beaucoup de sang versé en Irak, ou encore cette étrange séquence de torture, à la fois timide et complaisante. A ce titre, on peut, au choix, regretter le Ken Loach d’antan, ou se féliciter d’en voir naître un nouveau.

Paru dans Libération du 20 mai 2010


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