vendredi 20 octobre 2006 15:30
Les muets muent sur DVD
Les glorieux ancêtres de la pellicule bénéficient, plus de 80 ans après leur réalisation, des progrès de l’image et du son.
par Samuel Douhaire
tag : cinéphilie
« Folies de femmes » de Eric Von Stroheim - DR
Tartuffe de Friedrich Wilhelm Murnau (1925, 1h03). MK2 Editions, 1 DVD, 25 euros.
Le Golem de Paul Wegener (1920, 1h24). MK2 Editions, 1 DVD, 25 euros.
Coffret Von Stroheim Contient Maris aveugles (1919, 1h33), Folies de femmes (1922, 2h25) et Queen Kelly (1929, 1h41). MK2 Editions, 4 DVD, 63 euros.
C’est toujours une grande émotion de revoir un film muet sur DVD, et un plaisir tout aussi grand de constater que les glorieux ancêtres de la pellicule peuvent encore bénéficier, plus de 80 ans après leur réalisation, des progrès de l’image et du son. Un privilège qui, malheureusement, pourrait bien disparaître avec l’émergence du DVD haute définition : la moindre imperfection de l’image étant rédhibitoire sur les nouveaux formats HD-DVD et Blu-ray, le travail de restauration devient colossal pour des films où, du fait de leur grand âge, abondent tâches chimiques, rayures ou points blancs. Et financièrement inabordable pour les éditeurs vidéo, pour la plupart indépendants, MK2 Editions et Arte Vidéo en tête, qui se sont lancés sur un créneau du muet dont l’économie est fragile. Alors tant que la haute-définition n’aura pas supplanté le « bon vieux DVD » (façon de parler : le Digital versatile disc est apparu il y a moins de dix ans), profitons de la renaissance numérique de ces films des années 1920 quasiment invisibles en salles (Cinémathèques exceptées) comme à la télévision (un rendez-vous par mois sur Arte, quelques séances irrégulières sur les chaînes cinéma, et fermez le ban). Avec, toutefois, un petit bémol : serait-il possible, la prochaine fois, d’avoir des copies de ces films sans les teintes monochromes qui, la plupart du temps affadissent le noir et blanc d’origine sans la moindre justification esthétique ? Le Golem est la transposition d’une légende juive dont les ressorts rappellent l’histoire de Frankenstein – la créature qui se révolte contre son créateur, l’homme qui veut égaler Dieu. Ce classique de l’Allemand Paul Wegener est riche en scènes d’anthologie (le décor du ghetto, la petite fille qui offre des fleurs au Golem. Ne pas rater en bonus le court mais percutant documentaire sur « la tradition expressionniste allemande », introduction précieuse à ce courant majeur de l’histoire du cinéma avant l’exposition et la rétrospective que lui consacre la Cinémathèque française à partir de mercredi prochain. Tartuffe a, comme le Golem, été restauré par la compagnie allemande Transit Film et la fondation Murnau qui ont effectué un boulot remarquable sur la gestion des contrastes, une dimension essentielle de l’expressionnisme. Moins connu que Le dernier des hommes ou L’aurore, Tartuffe n’en reste pas moins un sommet dans l’œuvre de Friedrich Wilhelm Murnau : une adaptation inventive de l’œuvre de Molière sous la forme d’un « film dans le film » encadrée d’un prologue et d’un épilogue moderne où le roué Tartuffe devient une véritable incarnation du mal digne de Nosfératu ou de Méphisto dans Faust. Tout aussi recommandé, le coffret Eric Von Stroheim permet de retrouver trois classiques de l’acteur-réalisateur austro-hollywoodien dont les audaces visuelles restent d’une incroyable modernité près d’un siècle plus tard : son premier film Maris aveugles (1919) et deux de ses chefs d’œuvre mutilés, Folies de femmes (1922), réduit d’un tiers par la censure et Queen Kelly (1929), interrompu en plein tournage en 1928 (officiellement à cause de l’émergence du cinéma parlant ; officieusement, en raison de la panique de l’actrice-productrice Gloria Swanson devant les audaces immorales du scénario). Là encore, les bonus sont copieux avec notamment un long portrait biographique de « l’homme que vous aimerez haïr » et un film très rare (et parlant celui-là) de James Bruze, The Great Gabbo (1929), l’histoire d’un ventriloque où Von Stroheim joue pour la première fois sous la direction d’un autre que lui. Notre préférence ira pourtant à Queen Kelly. D’une part, parce que c’est la seule copie non teintée du lot. Et, d’autre part, pour ses incroyables compléments : c’est Gloria Swanson en personne qui, dans une robe ahurissante de glamour, présente le film d’un ton un peu pincé, comme si elle poursuivait la scène finale de Boulevard du crépuscule – le film de Billy Wilder sur la déchéance d’une star du muet où, tiens tiens, elle donnait la réplique à un certain Eric Von Stroheim...
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