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dimanche 3 février 2013 10:24

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Les petits dans la cour d’écrans

par Erwan Cario, Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : enfants , étude , tablette

Photo Marcus Kwan, CC BY SA

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Les jeux vidéo maniés avec adresse

Les conclusions de l’Académie contredisent la supposée nocivité pour les enfants.

Instructions

S’il convient de prendre avec une certaine précaution des conclusions qui méritent encore validation, nul ne peut plus contester l’outil pédagogique essentiel que constitue le numérique en général, et les tablettes en particulier.

Un front large comme un pare-brise, un AK-47 glissé dans la barboteuse, des membres inférieurs atrophiés et des pouces maousses comme des poêlons à raclette. C’est — en gros — le portrait bien trop souvent dessiné du lardon d’aujourd’hui, croulant sous l’avalanche des écrans : télé, console de jeux vidéo, ordinateur, Facebook, smartphone et désormais tablette. Nocive, l’avalanche, évidemment… Psychologies Magazine relaie d’ailleurs, ce mois-ci, l’appel à la vigilance de cinquante experts « face à l’utilisation abusive des écrans », accompagné de huit pages anxiogènes sur le sujet. Mais voilà qu’un rapport intitulé l’Enfant et les écrans vient faire un sort aux idées reçues. Oui, les jeux vidéo « peuvent stimuler de nombreuses compétences ». Oui, les réseaux sociaux « peuvent être un espace d’expérimentation et d’innovation ». Ce rapport n’est pas l’œuvre d’une bande de hippies geeko-libertaires, mais de l’Académie des sciences qui, sous la plume de Jean-François Bach, Olivier Houdé, Pierre Léna et Serge Tisseron (1), dessine « un chemin de raison », rappelant sans cesse l’évidence, à savoir la nécessité d’un encadrement parental et scolaire dans les activités numériques de ceux que Michel Serres appelle joliment les « petits poucets » et « petites poucettes ». Mesurée, renseignée, mais aussi enthousiaste vis-à-vis du numérique voire parfois fascinée, cette somme dresse la liste des « meilleurs services que nous puissions rendre à cet enfant du siècle nouveau ».

 

La vilaine télé

 

Bouh, la vilaine télé ! S’il y a un écran à propos duquel les choses ne changent pas, c’est bien le petit. Qu’on pourrait résumer ainsi : la télé, c’est pas pour les enfants. Et surtout pas les plus jeunes. Ainsi, indique le rapport, « l’exposition passive et isolée aux écrans — y compris l’exposition aux DVD spécialement commercialisés pour enrichir précocement le vocabulaire — n’aide pas les bébés à apprendre le langage ».

 

 

Et ça ne s’arrange pas avec l’âge, assure l’Académie, évoquant des « conséquences problématiques bien au-delà des premières années : prise de poids, déficit de concentration et d’attention, risque d’adopter une attitude passive face au monde… » Le rapport quantifie les risques. Plus de deux heures par jour ? 7% de diminution de l’intérêt en classe et 6% sur les habiletés en mathématiques à l’âge de 10 ans.

 

La gentille tablette

 

Ce sont les stars de l’avis. Ordinateurs, consoles de jeu, smartphones et tablettes, tous ces supports issus de la culture numérique vont accompagner l’enfant durant sa croissance et son apprentissage. Dès la préface, Jean-Pierre Bach, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, établit que « cette évolution, qui apparaît aujourd’hui irréversible, a des effets positifs considérables en améliorant tout à la fois l’acquisition des connaissances et des savoir-faire, mais aussi en contribuant à la formation de la pensée et à l’insertion sociale des enfants et adolescents ». L’avis revient d’abord sur l’impressionnante collection d’idées reçues qui entoure les usages numériques des enfants. La violence des jeux vidéo (lire ci-contre) et la supposée addiction à ces nouveaux usages numérique sont ainsi remis en perspective. Sans nier ces problématiques. Ainsi, « l’isolement dans les écrans devient problématique s’il n’est pas utilisé pour trouver du plaisir, comme les activités distractives normales, mais pour fuir un déplaisir ». En clair, si votre ado s’éclate à monter son elfe de la nuit au niveau 85 dans World of Warcraft, pas la peine de paniquer.

 

 

Mieux vaut donc s’intéresser aux effets bénéfiques. Les jeux vidéo d’action améliorent la « capacité d’attention, de concentration et de prise rapide de décision », certains logiciels peuvent « éveiller et exercer les capacités d’attention visuelle sélective, de dénombrement, de catégorisation » et, pour l’adolescent, les outils numériques ont « une puissance inédite pour mettre le cerveau en "mode hypothético-déductif" et explorer tous les mondes possibles ».

L’Académie stipule cependant régulièrement que ces qualités ne valent que dans le cadre d’une utilisation modérée et dans un environnement encadré, surtout pour les plus petits. Avec ces précautions, même les bébés (moins de 3 ans) peuvent profiter de la révolution numérique, et c’est grâce aux petites dernières de la grande famille des écrans : les tablettes tactiles. « Elles peuvent contribuer, dans un contexte relationnel, […] à l’éveil précoce des bébés au monde des écrans. C’est le format le plus proche de leur intelligence. » Les tablettes sont d’ailleurs régulièrement encensées dans le rapport, ce qui est un peu surprenant. Le support est encore jeune (l’iPad a tout juste 3 ans), et n’est pas vraiment arrivé à maturité. On a du coup parfois l’impression que sa mise en avant relève plus de la fascination que du constat scientifique.

 

La grosse tête internet

 

Au fait, c’est bien joli tout ça, mais Internet rend-il bête ? C’est la grande question mais, pour l’Académie des sciences, « l’angoisse actuelle sur ce sujet ne doit pas faire céder à la caricature ». En prenant bien soin de préserver des périodes de réflexion « sans écran », plus posées, l’utilisation du Net permet d’exercer « l’intelligence fluide et rapide ». Avec le Web, les écrans font aussi dans le social, et le rapport n’ignore pas que la majorité des enfants s’inscrivent sur Facebook (pourtant interdit au moins de 13 ans) dès qu’ils le peuvent.

 

 

Selon l’Académie, les bénéfices des réseaux sociaux sont nombreux : c’est une cour de récré, ils permettent de nouvelles formes de mise en scène de soi et de l’intimité, ainsi qu’un renforcement des relations sociales existantes et de l’estime de soi. Les dérives, comme la surexposition de soi ou le cyber-harcèlement, sont aussi abordées et montrent la nécessaire implication des parents. Mauvaise nouvelle pour eux, ils ont toujours beaucoup de boulot : actifs ou pas, les écrans ne seront jamais de bonnes nounous.

 

(1) Paru aux éditions Le Pommier, 17 €.

 

Paru dans Libération du 2 février 2013


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