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mercredi 21 janvier 2009 18:21

  • cinéma

Les rois barges de Serra

Fève. Avec « le Chant des oiseaux », le Catalan offre une drôlissime, mais somptueuse, variation autour du thème de la nativité.

par Olivier Séguret

DR

Le Chant des oiseaux d’Albert Serra avec Mark Peranson, Lluis Serrat Battle, Lluís Carbó, Montse Triola, Victoria Aragonés… 1 h 32.

Il y a d’abord l’aspect rigolo, abracadabrant, énorme de culot  : après avoir adapté rien moins que Don Quichotte, l’infernal cinéaste catalan Albert Serra nous propose l’épopée authentique des Rois mages. En voici le strict argument, résumé par l’auteur  : « Les trois rois sont en route à la recherche du Sauveur  ; ils traversent, un peu au hasard, des déserts de glace, puis de sable. Ils vivent au gré des saisons, en harmonie avec la nature, se nourrissant simplement et dormant à la belle étoile. » C’est invraisemblable, mais on y croit. Filmé avec une petite tirelire, quatre ou cinq costumes, un buisson, des sous-bois, des petits chemins ravissants et quelques pierres sèches plus ou moins ruinées, le Chant des oiseaux fait partie des trop rares objets non identifiables (et à ne surtout jamais identifier) que le dieu cinéma laisse parfois pleuvoir sur notre Terre desséchée.

Ils sont donc trois (sans que l’on ne sache jamais exactement qui fait Melchior, qui Gaspard et qui Balthazar) et occupent à peu près tout le temps et tout l’écran (il faut dire que leur corpulence…), à l’exception de quelques augustes personnages ici et là croisés (une certaine Marie, un dénommé Joseph…). Comment vivre, voyager, faire halte, dormir, manger, décider et surtout s’orienter dans ce fichu monde antique sans carte fiable ni GPS  : voilà ce qui anime le plus clair de leurs conversations.

Dans un noir et blanc éberluant de beauté lumineuse, Serra les filme comme s’il partageait leurs couche et baluchon, en écuyer invisible et modeste, en scribe dont les parchemins témoins seraient une caméra.

Sous cette surface aimable de road movie des origines et sur laquelle on peut se contenter, avec grande jubilation, de glisser oisivement et contemplativement, on trouve néanmoins quelques poissons conceptuels tout à fait nourrissants. Et d’abord cette question, soufflée par Serra lui-même  : le Chant des oiseaux est-il un film religieux  ? « Il n’y a pas de perspective, explique l’auteur à propos de son film, ni au niveau du drame ni au niveau visuel. Pas de volume spatial ou psychologique. Comme un retable médiéval. Les plans sont posés l’un à côté de l’autre, comme témoins d’une foi, mais sans que cette foi s’effectue dans une construction, une perspective. Je crois que c’est un vrai film religieux, le premier depuis longtemps. » Si l’on entend l’expression « film religieux » comme on dit « une peinture religieuse », alors oui, le Chant des oiseaux est religieux, même si une forme d’irrespect sourd de sa modernité triviale. Si l’on ne retient du mot religion que le lien reliant les hommes, alors oui, dans cette mesure aussi, le film répond au critère. Mais si l’on entend par là un film qui incite à la croyance, un film de foi, alors non, pas du tout.

Albert Serra, au fond, présente tous les stigmates du mystique athée, comme le sont tous ces grands cinéastes qui ont voulu mettre Dieu à l’épreuve du cinéma, ou vice-versa. Dreyer, Bergman, Rossellini ont, comme Serra, buté sur le matérialisme irréductible de la pellicule (la chose est à débattre concernant l’image numé­rique), sa résistance profane, son réalisme sacré qui échappent à tous les saints sacrements.

L’autre brillante démonstration que nous offre le Chant des oiseaux concerne son existence même, cette économie presque utopique dont il relève et qu’il faut aussi considérer comme une redoutable machine politique tournée contre l’industrie. A rebours de tous les clichés qui fondent les ­consensus de la profession, le cinéaste ne craint pas de déclarer par exemple  : « J’ai écrit le scénario en un jour et demi. J’ai compris avec mon premier film que le scénario ne servait qu’à obtenir des financements, mais qu’il me servait très peu au tournage. Pour celui-là, il n’y a que des idées esthétiques, quelques fantaisies auxquelles je tenais. Dans le scénario, j’écrivais  : « Un roi dit ça ou fait ça. » Un roi, sans dire lequel, sans jamais le nommer ou le caractériser psychologiquement. Parce que cette dramatisation ne m’intéressait pas. » Ça n’a l’air de rien, mais il est difficile de piétiner aussi crânement les principes partout rabâchés du métier de cinéaste. Et de prouver ainsi qu’on l’est.

Paru dans Libération du 21 janvier 2009


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