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mercredi 22 octobre 2008 11:16

  • cinéma

Les seins honorés

Ostie. Premier film charnel et mystique de Michelange Quay.

par Eric Loret

Hans Dacosta St-Val boit du petit lait. Photo Thomas Ozoux

Mange, ceci est mon corps, de Michelange Quay, avec Sylvie Testud, Catherine Samie, Hans Dacosta St-Val... 1h45.

C’est une chanson de Gainsbourg intitulée Black and White : « Une Négresse/ Qui buvait du lait/ Ah  ! se disait-elle,/ Si je le pouvais/ Tremper ma figure/ Dans mon bol de lait/ Je serais plus blanche/ Que tous les Anglais. » Sur cette rhétorique du renversement, du carnaval, le cinéaste d’origine haïtienne Michelange Quay, formé à la Tisch School de New York, a construit son premier long métrage. On y verra donc le noir Patrick (Hans Dacosta St-Val), personnage mystérieux de ce poème visuel, sorte de valet-cuisinier au service des toutes aussi mystérieuses « Madame » (Sylvie Testud) et sa mère (Catherine Samie), plonger sa figure non dans un bol, mais une étrange cuve de lait –tendance qu’il partage avec pleins de petits garçons noirs. Sauf qu’eux, c’est en entier et surréellement qu’ils se baignent dans ladite cuve.

Une cuve de lait, donc. Pour un film dont le titre fait directement référence à l’eucharistie (la présence réelle du Christ dans le pain et le vin), ce parangon de la nourriture maternelle renvoie aux fantasmes coloniaux de Madame et de sa mère-double, qui se rêve en alma mater d’Haïti, sans avoir, hélas, rien à donner à ceux qui ont faim que des idées. Le lait blanc où se noient les corps noirs sert, lui, en revanche, à faire têter Madame et sa mère, la première aussi nue et périphérique que Seyrig dans India Song et la seconde aussi alitée que le vieillard final de 2001, l’Odyssée de l’espace, dont elle partage, d’ailleurs, la chambre immense, vide et anachronique.

On ne détaillera pas ici les autres réminiscences cinéphiliques qu’on peut fantasmer en regardant Mange..., non plus qu’on ne continuera à y plaquer des accords que Quay nous invite à ne pas jouer : « L’idée, indique-t-il dans le dossier de presse, c’est que les spectateurs vivent quelque chose, pas qu’ils me suivent dans ce que je voudrais dire ! » Son film a donc peu de chance de plaire aux spectateurs morts, puisqu’il repose sur une véritable expérience de la fascination.

Deux types de cinématographie y sont à l’œuvre. L’une, plus documentaire, qui montre un Haïti extérieur jour en fête et en vie, mais dont les habitants observent la caméra d’un œil suspicieux. La seconde, lente, intérieure et ­sombre, provoque chez le spectateur une forme d’hallucination dont le plaisir dépend de ce qu’on y projette.

A force d’entendre Sylvie Testud psalmodier « merci » (dans une scène tétanisante), à force de fixer l’obscurité d’un couloir, d’étudier pendant de longues minutes un pli de peau ou une rivière en mouvement, notre esprit finit par donner le jour à des êtres et des formes imaginaires. Comme dit Michaux, une tête sort du mur. Mange, ceci est mon corps achève ainsi la promesse christique de son titre, en échangeant et relevant notre corps misérable et stérile contre celui, glorieux, du film.

Paru dans Libération du 22 octobre 2008


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