jeudi 29 avril 2010 10:10
« Les "stars" de Fox News ne sont pas des journalistes »
tags : interview , États-Unis
De notre correspondante à New York
Ses collègues le décrivent comme un « cérébral » ; son employeur actuel, la chaîne de télévision publique PBS, vante ses talents de « narrateur ». Aaron Brown est un journaliste et animateur de télévision très apprécié aux États-Unis. Après plusieurs années à ABC, il devient présentateur sur CNN en juin 2001. Sa première journée d’antenne sur la chaîne d’info, l’Amérique entière s’en souvient, c’était le 11 Septembre. Sa couverture des attentats lui a valu plusieurs prix. En 2005, CNN se sépare pourtant de lui, son ton sobre ne faisant plus l’unanimité. Il présente désormais un magazine d’information sur PBS et enseigne à l’école de journalisme Walter-Cronkite de l’université d’Arizona. Les émissions de grande écoute de CNN ont perdu 40% de leur audience au premier trimestre 2010. Est-ce la fin pour ce média, jugé pendant plus d’une décennie le « plus fiable aux Etats-Unis » ? Ces chiffres n’ont rien de surprenant, ils ne sont que l’illustration d’une tendance entamée il y a dix ans. Les raisons de cette perte de vitesse de l’Audimat de CNN sont doubles : d’un côté, les erreurs de stratégie de la chaîne, de l’autre la montée en puissance de ses concurrentes, Fox News et MSNBC. Ces résultats étaient assez prévisibles. D’autant que la direction de CNN a péché toutes ces années par manque de réactivité et de volonté de s’adapter à l’évolution du métier. Elle aurait pu et dû envisager la mise au point d’une nouvelle formule, plus en phase avec les besoins des téléspectateurs, mais elle est restée dans le déni de la situation et n’a fait que multiplier les erreurs. La plus irresponsable a été d’arrêter en 2005 la diffusion du talk-show Crossfire, qui donnait lieu à de vrais débats entre un commentateur politique de gauche et un de droite. En poursuivant aujourd’hui la stratégie du « juste milieu », CNN fait une erreur monumentale. En termes de relations publiques, l’effet est un flop. Disons la vérité, si une chaîne câblée peut se payer le luxe d’être ennuyeuse à certaines heures de la journée, aucun téléspectateur ne peut survivre à la monotonie vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! En comparaison, Fox News et ses talk-shows populistes anti-Obama font un tabac. Comment l’expliquez-vous ? Fox News remportait déjà de très bons scores sous l’administration Bush. Le tournant pour la chaîne s’est opéré après le 11 Septembre et la décision des États-Unis de partir en guerre contre l’Irak. Ce contexte a joué en faveur de Fox News. Même chose avec l’élection de Barack Obama, qui s’est révélée être du pain béni pour la chaîne câblée de Rupert Murdoch, car elle lui a offert une victime de choix contre laquelle s’acharner. On est en droit de s’étonner malgré tout de la grande marge de manœuvre accordée à ce fou de Glenn Beck, je suis surpris de voir que la chaîne continue de le laisser dire ce qu’il veut. Cela nous renvoie toutefois à cette évidence : Fox News ne fait pas du journalisme, ses « stars » ne sont pas des journalistes. D’où ma grande sympathie pour CNN, plus professionnelle. Le problème vient du téléspectateur, qui semble préférer aujourd’hui le divertissement à l’information pure et dure. Et Fox l’a vite compris. Lors de la couverture de l’ouragan Katrina, alors même que ses équipes faisaient un très bon boulot, la chaîne a cessé du jour au lendemain de couvrir le sujet après avoir noté une chute du taux d’écoute. Ce désintérêt des téléspectateurs pour le « news » de qualité vous surprend-il ? Non, c’est dans l’air du temps. Nous sommes abreuvés d’information en continu toute la journée avec Internet, on ne peut donc pas parler de désintérêt. Le problème des chaînes d’information, c’est qu’elles sont un peu comme les « filles adoptives » d’un média destiné au départ au divertissement, et le grand dilemme des faiseurs de news en télévision, c’est de parvenir à faire du bon journalisme sans oublier de répondre aux besoins de divertissement du téléspectateur. Un défi d’autant plus grand pour les chaînes d’info en continu. Demander à CNN de faire dans le léger, c’est un peu comme demander à Disney de ne plus faire que du documentaire. Il faut aussi garder à l’esprit le fait que le câble n’est qu’un pan du paysage audiovisuel. Les principaux networks américains, ABC, CBS et NBC, sont regardés quotidiennement par plus de 20 millions de téléspectateurs, la part d’audience des chaînes d’information câblées se limitant, elle, à 5 millions de personnes. Paru dans Libération du 28 avril 2010 Photo CC Zéro Suyw
Il y a 0 réaction à cet article.
Lire les réactions.Réagir à cet article.
Partager cet article
Partager Tweet



