vendredi 4 mai 2007 18:02
« Les technologies vont rendre la société transparente »
Frédéric Kaplan et son chien Aibo - DR
A quoi ressemblera le futur dans vingt ans ? C’est l’exercice de prospective, auquel s’est prêté un collectif d’auteurs, de l’architecte au philosophe en passant par le géographe et le financier. Ces projections impressionnistes sont rassemblées dans Futur 2.0, un livre sorti à l’occasion des vingt ans du Futuroscope de Poitiers. Membre de ce collectif, Frédéric Kaplan est chercheur en intelligence artificielle au laboratoire Craft de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Entretien. Sur quoi travaillez-vous ?
D’après ce que vous écrivez dans Futur 2.0, on va vers une société de plus en plus transparente… Que voulez-vous dire ?
Ainsi, du podomètre, qui peut calculer votre nombre de pas, qui mesure votre activité physique de la journée. Grâce à ce genre d’outil, on peut avoir une autre représentation de soi en train de courir. Les gens vont avoir envie de le montrer. On peut passer de ces outils de la traçabilité à une forme d’exhibitionnisme. Vous appliquez cette démarche également sur le livre.
Ce que vous décrivez ressemble au bookcrossing, qui consiste à laisser un livre qu’on a aimé dans la nature pour qui tombera dessus…
N’est-ce pas en même temps terrifiant de voir ainsi toute activité, et même la lecture qui est un acte intime par excellence, se retrouver suivi à la trace ?
(1) Les machines apprivoisées, Comprendre les robots de loisir, Vuibert, 2005.
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J’ai travaillé dix ans chez Sony, sur les robots de loisir comme l’Aibo (1). L’intérêt de ces objets inutiles est de les faire interagir, de concevoir des robots différents au fil de leur histoire. Comment un robot peut acquérir de la valeur dans le temps en partageant un certain nombre d’expériences avec son propriétaire. A l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, je travaille sur le mobilier interactif.
La notion de traces m’intéresse particulièrement. Dans les années à venir, on va en laisser de plus en plus. Les meubles, les livres avec lesquels on va interagir vont se rappeler ces interactions. Aujourd’hui, chacun a son propre point de vue sur sa vie. Les meubles auront aussi cette historicité, cette conscience de ce que leur font vivre les humains. Les objets vont commencer à se rappeler et vont rendre visibles les traces. Paradoxalement, nous assisterons à un excès de visibilité des nouvelles technologies alors que celle-ci sont de plus en plus invisibles. Prenons l’exemple d’une table qui garde tous les aspects d’une table normale, mais qui a la possibilité de conserver toutes les traces d’interactions qui ont eu lieu autour d’elles. A Lausanne, nous travaillons sur des tables capables de se rappeler d’une conversation, de donner une image de l’interaction qui s’est déroulée autour d’elle : qui a parlé le plus longtemps, combien d’interlocuteurs sont intervenus, etc. Ce qui était de l’ordre de l’invisible, on le verra. Les technologies vont rendre la société transparente.
C’est une implication très personnelle. Mon grand-père possédait une bibliothèque importante. Quand j’en ai hérité d’une partie, j’ai découvert que ses livres étaient cornés, annotés, et retraçaient ainsi son parcours de lecture. J’ai toujours moi-même beaucoup annoté mes livres. Le livre est un objet extrêmement historique. Il peut emmagasiner des informations sur la manière dont il a été lu. Retracer cet historique est possible avec un livre électronique. Avec un livre « normal », cela peut l’être également grâce à un élément extérieur qui croise l’histoire du livre et des lecteurs.
Imaginez ce qui peut suivre. Dans une bibliothèque, peuvent potentiellement se trouver la personnes qui a lu le livre avant vous, qui a aimé le premier chapitre, qui a sauté le troisième ou qui est allée rapidement à la fin. Ce lecteur est peut-être un habitué de la bibliothèque et il se trouve même peut-être à quelques bureaux de vous. Voilà du lien social.
Le bookcrossing part du même principe, mais il suppose des efforts du point de vue logistique. Il faut déposer le livre quelque part et inscrire son chemin sur internet. Dans le futur, on aura des livres qui vont se rappeler la trajectoire du lecteur. Vous pouvez imaginer une lampe, dotée d’une caméra, qui regarde le livre que vous êtes en train de lire. Elle repère les pages qui sont dotées d’un symbole de reconnaissance visuelle. Le livre traditionnel se trouve ainsi augmenté. Aujourd’hui, on peut suivre le chemin du livre mais pas le chemin du lecteur dans le livre. Avec un système de reconnaissance, on pourra voir que des lecteurs ont arrêté aux bout de trente pages ou qu’ils sont allés jusqu’à la fin. Bien sûr, il y aura toujours des effets de mascarade, faire semblant d’avoir lu alors que ce n’est pas le cas. Pour moi, c’est un renouveau du livre enluminé.
La vision du XXe siècle tenait de Big Brother. Il en reste des survivances. On assiste à une convergence de la société de surveillance, contre laquelle on peut se révolter, et de la société du spectacle, avec plein de gens qui regardent les autres. La transparence vient du bas, du collectif. Les gens vont montrer leur vie avec des objets dotés de traçabilité. J’estime qu’on y retrouve une forme de philosophie avancée par Jean-Jacques Rousseau : il incitait à la lutte contre l’oppression du pouvoir tout en rêvant d’une société où les gens racontait leur vie de la manière la plus simple possible. Je vais vous raconter ma vie sans le moindre fard, écrivait-il ainsi dans Les Confessions.
(2) Futur 2.0, comprendre les 20 prochaines années, coédition FYP éditions -Futuroscope, 128 pages - 22 euros.
Le site de Frédéric Kaplan
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