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lundi 17 janvier 2011 09:32

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Loft scories

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : télé-réalité

DR

Il est des moments où les rédacteurs doivent s’effacer devant l’histoire en marche. Imaginez seulement le tableau : ce serait la réunion de ce que l’humanité produit de plus beau, ce serait une rencontre entre, disons, Léonard de Vinci, Picasso, Flaubert, Mozart, Einstein. Ce serait un match de foot avec Messi, Zidane, Pelé, Bossis et Rooney. Ce serait les sept merveilles du monde, sauf qu’elles sont huit, les merveilles de NRJ 12. Au générique, une superbe mélodie (il nous a bien semblé reconnaître, cinéphiles que nous sommes, un sample de la musique du Flic de Beverly Hills), des créatures s’agitant sur une plage, bouée de sauvetage en main (il nous a bien semblé reconnaître, érudits que nous sommes, un discret hommage à Alerte à Malibu), et un magnifique logo chromé qui ne déparerait pas en version cloutée sur le blouson noir d’un motard, orné d’une paire d’ailes du plus bel effet entre lesquelles flamboie le nom de ce nouveau bijou : les Anges de la télé-réalité. Vous, archéologues des temps futurs qui tombez sur cette page parcheminée, nous vous l’assurons : il y eut, en l’an 2011, une émission de télé-réalité rassemblant d’anciens candidats de télé-réalité.

Mais qui sont-ils ?

Si, depuis jeudi, et chaque jour pendant un mois et demi à 17 h 50, l’heure où les grands penseurs rentrent goûter, vous vous plantez à côté de votre ado devant NRJ 12, révisez ce qui suit, histoire de ne pas finir massacré à la hache, reposant dans des sacs plastique de différentes contenances sur l’air de « P’tain, P’pa, t’es trop relou, t’es trop pas stylé, c’est Senna, p’tain. » Exclamez-vous plutôt : « Regarde, fiston, voilà Senna, ce jovial métis qui, dans Secret Story 4 l’été dernier sur TF1, épousa en direct Amélie et d’ailleurs, elle est là aussi. » Succès garanti et quelle joie de déceler l’admiration dans les yeux cannabiques du fruit de ses entrailles… Et ainsi de suite pour les six autres participants qui, nous informe la voix-off, « ont marqué l’histoire de la télé-réalité en France ».

Car voilà la raison d’être de ces Anges de la télé-réalité : fêter les dix ans du genre, depuis Loft Story en 2001. Il y a John-David, issu encore de Secret Story (mais l’opus 2) dont personne n’a oublié que, sous un air lymphatique à rendre nerveuse une boîte de Lexomil, il dissimulait 780 conquêtes. Il y a Marlène, du Loft 2, dont l’activité principale consistait à braire Un enfant de toi de Phil Barney (et si vous ne savez pas qui est Phil Barney, on ne peut plus rien pour vous). Il y a Cindy Sander, écume de casting de Nouvelle Star ; Diana, nichons dans la première édition de l’Ile de la tentation et une certaine Astrid qui s’affirme issue de la dernière livraison de la même Ile, diffusée sur Virgin 17 mais vu que personne n’a regardé, elle peut bien, malgré une plastique ad-hoc, avoir tout inventé. Enfin, et une certaine émotion nous étreint, il y a le patriarche de la télé-réalité : Steevy qui, de Laurent Ruquier en Laurent Ruquier, tente de faire oublier qu’il se fit connaître dans le tout premier Loft Story par sa liaison avec un âne en peluche répondant au nom de Bourriquet.

Mais pourquoi ?

Mais pour fêter les dix ans de la télé-réalité on vous dit, rhôôô. Bon d’accord, vu des candidats, un peu pour l’argent : selon la revue économique Voici, ils toucheraient 7 500 euros. Ce qui ne fait pas lourd pour se faire tourner en ridicule pendant les six semaines que les producteurs du programme ont réussi à fourguer à NRJ 12. Mais que faire d’une telle ribambelle sinon leur faire visser des couvercles de bocaux à cornichons ? Il s’agit de les installer dans une luxueuse villa de Beverly Hills afin qu’ils réussissent de ce côté-là de l’Atlantique ce qu’ils ont raté de ce côté-ci : être connus. Et chacun à son « rêve américain », radicalement différent de l’un à l’autre des participants : Amélie veut être « modèle photo », Senna « mannequin » et Astrid « mannequin aux Etats-Unis ». Marlène et Cindy rêvent toutes deux de « signer sur un label américain », John-David de « mixer à Los Angeles » (faire le DJ, hein, pas le robot ménager) et Diana, dans une étonnante mise en abyme, de « devenir une star de la télé-réalité aux USA ». Plus prosaïquement, Steevy veut s’extirper un temps des sunlightsde son incroyable réussite et revenir aux joies simples de la télé-réalité : « Ça me permet de redescendre un peu », énonce-t-il.

Mais que font-ils ?

Simple : ils font « wow » et « wouah ». La limousine qui les attend à l’aéroport ? « Wouah ». La maison avec piscine et jacuzzi ? « Wow ». Parfois, certains se risquent à une analyse un peu plus complexe, tel John-David, ravi de la villa et de sa cothurne Astrid : « Chuis dans une baraque de malade, j’ai une bombe atomique dans ma chambre, on a beau dire de la télé "Nanana, nanana", c’est génial la télé. » On reconnaît bien là le sens aigu de l’understatement de John-David qui n’a pas voulu paraître pédant en citant Bourdieu. Derrière son « Nanana, nanana », il fallait lire : « La télévision régie par l’Audimat contribue à faire peser sur le consommateur supposé libre et éclairé les contraintes du marché, qui n’ont rien de l’expression démocratique d’une opinion collective éclairée. » Ouais, gros.

Et puis, si on commence à citer Bourdieu dans le texte, on n’a plus le temps, dans les vingt-six minutes imparties à ce feuilleton quotidien, de filmer les fesses d’Astrid, les ébauches de flirt et d’engueulades et les impérissables déclarations de Marlène qui clame son vœu de « vendre (s)es disques à l’apogée » (l’apogée n’étant apparemment pas un marché aux puces de Los Angeles pour qu’elle y écoule ses stocks d’invendus d’Un enfant de toi). Surtout, nos amis sont là pour percer et ils bénéficient des conseils d’un certain Fabrice Sopoglian qui se présente ainsi : « Je suis producteur à Los Angeles. » Un métier qu’on exerce une fois obtenu un BEP de producteur à Los Angeles. Et notre pro, jamais avare d’un conseil (« il faut rester soi-même ») de dégotter un rendez-vous pour Cindy Sander avec un « très grand du show-biz » qui a travaillé « avec Tina Turner et Cher ». Cindy en est déjà toute retournée : « Réussir, c’est une vengeance sur ma vie ! » Rassurez-nous, elle n’y croit pas, Cindy Sander, à ces répliques à trois balles et son destin hollywoodien de produit dérivé ? Allez, rassurez-nous !

Paru dans Libération du 14/01/2011


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