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mardi 28 octobre 2008 11:29

  • cinéma

Los Angeles face à ses démons

Viennale. Au festival autrichien de cinéma, une rétrospective met en lumière le côté sombre de la ville.

par Philippe Azoury

tags : cinéphilie , festival , rétrospective

The Exiles, 1961, de Kent MacKenzie. DR

Los Angeles, a City on Film, dans le cadre du festival de Vienne (Autriche), jusqu’au 5 novembre.
Rens.  : www.filmmuseum.at ou www.viennale.at

« Los Angeles n’a jamais dépassé son complexe d’infériorité par rapport à Hollywood. » La phrase assassine de l’influente critique Pauline Kael a beau dater de 1975, elle risque de connaître une sacré longévité. Los Angeles est cet endroit qui existait à peine il y a cent ans (300 000 habitants en 1914) mais qui depuis a vu naître et exploser l’industrie cinématographique sur sa colline environnante.

L.A. est aujourd’hui le modèle, toujours en avance d’une catastrophe (les banlieues barricades, l’économie de la dope), de la mégapole, abonnée à se déchirer entre un imaginaire de quartier restauré et une conception futuriste à la Blade Runner. La ville dont chacun a une image précise, sans même s’y rendre. Car c’est de là que nous viennent les images majoritaires du monde.

Pourtant, et c’est la force même de la proposition de la rétrospective qui se tient en ce moment à Vienne, dans le cadre de l’exigeante Viennale, « Hollywood n’a jamais su quoi faire de Los Angeles, regardée trop souvent comme n’importe quelle autre ville américaine ». Thom Andersen, son curateur, en sait quelque chose. Né à Chicago en 1943, il a non seulement vécu la majeure partie de sa vie à L.A., la proximité contaminante entre Hollywood et sa ville est devenue son principal objet d’étude.

Son film de montage critique, Los Angeles Plays Itself (achevé en 2003) reposait, par-delà l’érudition, sur un beau paradoxe : c’est par accident que L.A. fait présence dans les films. Aussi, on peut voir ses fictions (Sunset Boulevard, Model Shop, Chinatown, Mulholland Drive et plus encore Blade Runner) comme autant de documentaires en puissance. Quand, à l’inverse, les documentaires tournés sur place en ont surtout sondé les fantasmes.

En guise de prolongement à sa thèse, Andersen a choisi pour Vienne une cinquantaine de films inattendus. Documentaire sur Bunker Hill de Kent MacKenzie (1956), et surtout son fameux The Exiles, longtemps considéré comme perdu, où MacKenzie suivait un groupe d’Indiens zonant dans une sorte de consolation alcoolique. Réponse de Thom Andersen : « Cinquante ans plus loin, nous voilà tous indiens. »

Los Angeles est devenu ce « dépotoir des rêves » dont parle le philosophe Mike Davis dans son livre City of Quartz (influence théorique majeure de cette rétro). Un film comme The Decline of the Western Civilisation de Penelope Spheeris, docu de 1980 sur la scène punk (Black Flag, Germs, X) en dit long sur les effets que peut produire cette ville sans montrer autre chose que des musiciens se mutilant sur scène.

Même chose pour l’incroyable Gone in 60 Seconds, objet inclassable de 1974, signé Henry B. Halicki, un polar à la Hawks mais traversé en son milieu par une séquence de quarante minutes où se crashent 93 voitures ! L.A., spectacle permanent encore, dans les petits pornos narcissiques très Warhol que fabriquait dans un garage Fred Halsted, l’ex-jardinier de Vincent Price et accessoirement sosie pédé de Jim Morrison.

Cette divagation urbaine, politique, minoritaire, défaitiste aussi, s’achèvera sur Santa Monica, où Curtis Harrington donnait en 1961 à Dennis Hopper son meilleur rôle, loin des grimaces à venir : dans Night Tide, un marin tombe amoureux d’une femme-sirène dans un parc d’attraction en lambeaux. Sans espoir.

Paru dans Libération du 28 octobre 2008


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