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lundi 25 septembre 2006 15:20

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« Lost » en translation

Les téléspectateurs américains ont été tenus en haleine tout l’été grâce à l’ARG Lost Experience, jeu délirant se déployant autant sur le Net que dans la vraie vie.

par Bruno Icher

tags : séries , ARG

Chacun connaît cette sensation irritante qui monte à l’approche de la fin de la saison d’une série. Un mélange d’excitation et de déprime, anticipant le vide sidéral qui suit le dernier générique du dernier épisode. Un peu comme les toqués de foot à la fin de la Coupe du monde, surtout si la France s’incline en finale aux pénos et que Zidane récolte une bosse dans l’affaire. Actuellement, les fanas de Lost, du moins ceux qui ont eu la bonté d’attendre la diffusion en VF sur TF1, entament à peine leur cure de désintoxication puisque la diffusion de la saison 2 s’est achevée ce week-end et qu’il faudra un an pour connaître la suite. A moins, bien entendu, de faire un tour sur les sites spécialisés qui seront en ordre de bataille dès le 4 octobre, date à laquelle ABC entame la diffusion de la troisième saison.

A dire vrai, les Français n’ont pas été gâtés car, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie, la phase intermédiaire entre les deux saisons n’aura pas été celle du sevrage, bien au contraire. Depuis trois mois, ils cavalent frénétiquement après une multitude d’indices, disséminés sur le Net, pour tenter de résoudre un tombereau d’énigmes. Ces réponses, accumulées donnent une partie de la réponse au cliffhanger sadique du dernier épisode. Ce gigantesque ARG, intitulé « Lost Experience, » les a emmenés de main de maître jusqu’au 24 septembre, date officielle de la fin de l’ARG, et au début de la saison 3. Ce qui fait de Lost le premier objet culturel de cette ampleur à survivre à sa propre fin. Mieux, c’est en détournant les spectateurs de l’écran de télévision que les promoteurs de cette affaire se sont offert une campagne de pub flamboyante et se sont garantis l’intérêt des fans pour au minimum une nouvelle saison. Mais, avant d’entrer dans le détail de cette somptueuse imposture, un petit rappel de ce qu’est Lost s’impose pour tous ceux qui ont manqué le début de cette aventure médiatique.

Lost est une série créée par J.J. Abrams et Damon Lindelof, deux scénaristes zinzins d’Hollywood. Le premier, 40 ans, est le plus célèbre : il est le créateur d’Alias et a réalisé Mission Impossible III. Le second a 33 ans et a participé à l’écriture de plusieurs séries telles que Crossing Jordan. Le pilote de Lost, diffusé en septembre 2004 sur ABC, met en scène une douzaine de rescapés du crash du vol 815, quelque part entre Sydney et Los Angeles, qui tentent de survivre sur une île déserte paumée au milieu du Pacifique Sud. La structure narrative de ce Koh Lanta fictionnel est construite autour du récit de la survie (l’île est franchement hostile et très bizarre) entrecoupé de flash-backs incessants racontant le passé de chacun des survivants. Très vite, les deux récits se juxtaposent. Tel personnage, par le passé, a déjà croisé tel autre, même furtivement. Le trouble s’intensifie chez le téléspectateur lorsqu’il se rend compte des innombrables correspondances que les diaboliques scénaristes ont essaimés dans les vingt-quatre épisodes de chaque saison. Quelques exemples ? A la fin de la première saison, trois hommes accompagnés d’un enfant construisent un radeau et tentent leur chance en mer pour trouver du secours. Leur embarcation est interceptée par un petit bâteau de pêche dont les occupants kidnappent le gamin, Walt, avant de couler le radeau et de blesser par balle l’un des trois hommes. Plusieurs épisodes plus tard, on peut apercevoir, sur un carton de lait, la photo de l’enfant perdu portant la mention « Missing ». Autre exemple : un des survivants, Mr Eko, est poursuivi par une étrange fumée noire, l’un des phénomènes terrifiants qui se produisent sur l’île. La séquence dure une ou deux minutes à peine mais la première impression est presque risible tant l’effet est mauvais. C’est exprès. Un examen plus approfondi, en passant la séquence au ralenti, montre une bonne demi-douzaine d’images subliminales, invisibles à vitesse normale, dans la fameuse fumée. Images qui évidemment, donnent une interprétation plus fine du drame que vit Mr Eko.

Les correspondances sont légions et impliquent de multiples niveaux de lecture. Lost peut se regarder tel quel, à raison d’un épisode par semaine, ou en duplex permanent avec le Net, avec une implication variable du spectateur, de quelques heures par semaine à une obsession quotidienne, partageant ses infos avec d’autres accros, pour savourer chaque détail, chaque mystère de cette série à tiroirs. La trouvaille qui a aiguisé tous les appétits est connu de la communauté Lost sous le sobriquet des « nombres d’Hurley ». Dans un flash-back, l’un des personnages principaux, un jeune Latino obèse, raconte comment il a gagné à la loterie une somme faramineuse grâce à une suite de numéros : 4, 8, 15, 16, 23, 42. Dès cet instant, une suite ininterrompue de malheurs s’abattent sur le pauvre garçon à qui s’impose une conclusion : ces nombres sont maudits. A partir de cet épisode, tout, dans la série, tourne autour de ces chiffres : le numéro de la chambre d’hôtel d’un personnage, la plaque d’immatriculation d’une voiture, les maillots d’une équipe féminine de volley au second plan, etc. La frénésie n’a pas tardé à s’emparer du Net. Pour en mesurer l’effet, il suffit de taper cette suite sur un moteur de recherches. Les recherches coopératives donnent des résultats troublants. On peut en tripatouillant très simplement ces chiffres, obtenir des choses aussi incroyables que les coordonnées géographiques d’une petite île du pacifique (tiens, tiens), les termes de l’équation Valenzetti, mathématicien qui dans les années 60, a prévu à la seconde près la date de l’extinction de l’humanité ou encore des allusions au Yi-King, science traditionnelle coréenne étudié par Jung.

Avec un public aussi captif et captivé, cela aurait été gaspillage que de ne pas lancer une opération de marketing viral de haut vol. Ce fut chose faite cet été. Tout a commencé en mai par un spot, diffusé lors d’une coupure pub, d’un épisode de la série. Il vante les mérites humanistes de la Hanso Foundation, un institut sectaire évoqué dans la série, et invite les spectateurs à appeler un numéro de téléphone. Une boîte vocale les y attend, donnant des codes pour pénétrer dans le site de la Fondation. De messages codés en faux blog, l’ARG Lost Experience a tenu en haleine les centaines de milliers de spectateurs tout l’été. Avec deux points d’orgue. Le premier en mai lorsque un roman est publié chez Hyperion : Bad Twin d’un certain Gary Troup. Les sites promotionnels du réseau de librairies Barnes&Nobles diffusent même une interview de l’auteur qui accuse violemment la Fondation Hanso de menacer gravement l’humanité. Réponse de la secte quelques jours plus tard dans des quotidiens américains avec une pub d’un quart de page invitant les lecteurs à boycotter le livre. Sur le Net, les forums s’en donnent à cœur joie : l’anagramme de Gary Troup est « Purgatory », et quelques fins observateurs ont repéré que le gars en question ressemblait furieusement à un figurants de Lost qui, dans le tout premier épisode, trouve une mort atroce en étant aspiré par le réacteur de l’avion juste après le crash. Le roman, effectivement, est un « fake », une supercherie qui ne vise qu’à alimenter le buzz sur la série.

Second moment de bravoure de l’ARG : l’intervention de Rachel Blake. Cette jeune et jolie fille anime un blog virulent contre la Fondation Hanso. Elle diffuse des vidéos par petits bouts pour prouver les intentions maléfiques de cette secte. Evidemment, tous les fans de la série, captivés par l’expérience qu’ils vivent, sont suspendus au blog de Rachel Blake. Le 22 juillet, ces mêmes fans suivent l’intervention de toute l’équipe de Lost au Comic-Con de San Diego. Cette manifestation annuelle est la plus importante convention américaine de fans : séries, BD, cinéma, littérature, tout y passe. Alors que scénaristes et comédiens répondent aux questions des participants, une jeune femme dans la salle interpelle violemment J.J. Abrams et son compère Damon Lindelof. C’est Rachel Blake : « Parlez nous de la fondation Hanso ! ». Le trouble est à son comble quand elle les accuse de faire la promotion de cette secte dont elle dit détenir les preuves de son existence réelle. « Du calme mademoiselle », répondent les scénaristes embarrassés, « ce n’est que de la fiction, vous savez... » explique Abrams. « Je suis la preuve vivante que tout cela n’est pas de la fiction. Vous utilisez la télévision pour faire passer leur message », lance Rachel Blake avant d’être expulsée de la salle. Encore un faux, encore une mise en scène. Bien d’autres ont alimentés le mystère grâce à des sites fabriqués de toutes pièces ou à des indices disséminés sur les sites de partenaires financiers comme Jeep, Sprite ou Monster.com. Il faut bien vivre...

La Lost Experience a donc été le feuilleton le plus passionnant de l’été. Il a emmené les fans hors du cadre strict de leur engouement (la télé) et a ouvert des horizons nouveaux sur les possibilités offertes par la convergence des médias : tout fonctionne désormais avec tout, du téléphone portable à l’Internet en passant par la télévision et l’industrie des jeux. Il faut sans doute y voir davantage qu’une simple opération publicitaire pour conserver intact l’enthousiasme des fans d’une série avant le début d’une nouvelle saison. Il s’agit, sans aucun doute, d’un nouveau genre de divertissement dont on commence à peine à voir les premières tentatives.


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  • « Lost » en translation

    5 octobre 2006 09:25

    GOSh... ! Cela évoque Simulacres de K.Dick...
    Tout se brouille toujours un peu plus entre réalité, fictionet manipulation....
    Prochaine étape, la substance K directement dans les barres chocolatées...
    Bad Trip ....

    C*

  • « Lost » en translation

    29 septembre 2006 07:10, par Loki
    Très bon article sur le marketing buzz de Lost qui permet d’entretenir le suspense. J’en parle également sur http://www.loki-blog.fr. Continuez comme cela !

 

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