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samedi 23 février 2008 09:20

  • télévision

Luxe, calme et veaux reluqués

Planquées dans les tréfonds du câble et du satellite, elles vantent le shopping bling-bling, les lagons alanguis et le Salon de l’agriculture. Virée à travers les chaînes improbables.

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

Melody Zen, « la nature vierge offerte à un public urbain stressé » - DR

Quitter l’autoroute, chantait le barde présidentiel Didier Barbelivien. Délaisser les vulgaires travées des rayons automatisés du supermarché cathodique, s’abandonner à l’excitant incertain des rencontres imprévues : foin des massives TF1, des formatées M6. Et foin aussi des ciblées chaînes du câble et du satellite, Equidia pour bourrinphiles, Tiji pour marmotphiles ou XXL pour culphiles. Place aux improbables : la chaîne bizarroïde qui déboule au détour d’un accident de télécommande, dont on ne sait pas bien à quoi elle sert, à qui elle s’adresse ni où elle va. C’est Liberty TV, qui diffuse des reportages façon cartes postales de l’Eurovision, et s’avère être du télé-achat touristique. C’est Cash TV et son pauvre graphisme réalisé au Télécran où l’on joue au poker par téléphone surtaxé. Ces chaînes foisonnent sur le câble et le satellite, recluses dans des numérotations éloignées. Après une sévère sélection sur des critères établis par un cabinet de consultants américain (« Ça ? - Ouais, bof, on s’en fout. - Et ça ? - Nan, c’est nul »), voici la crème de l’improbable.

Improbables pâturages
Vous piaffez dans le box étroit des chaînes normatives ? C’est terminé, car, ce samedi à 9 heures, à vous les libres pâturages de Terre d’infos. Oui, gagné : c’est l’ouverture du Salon de l’agriculture, et ça tombe vachement (hihi) bien puisque Terre d’infos est la télé officielle de l’événement. Et elle est reprise partout, Numéricâble, CanalSat, Free, Orange. Le concept a de quoi décorner un bœuf (hihi bis) puisqu’il s’agit de débats en direct du Salon avec quelques louches d’émissions sur le tourisme rural ou la cuisine des régions. C’est Luc Guyau, ex-syndicaliste à collier de barbe et président de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture qui a eu l’idée de la chaîne, « pour faire de l’animation au Salon », explique-t-il. D’abord diffusée en circuit interne, la chaîne est reprise depuis 2006 sur le câble et le satellite.

Jacques Chirac sur la plateau de Terre d’infos en 2007 - DR

Et Luc Guyau a d’autres ambitions : « On voudrait en faire quelque chose de plus événementiel pour le Salon de l’alimentation, ou encore la Semaine du goût. » Pour l’occasion, on débauche des talents injustement inexploités : Fred Courtadon (heu… France 2 ?), ou Jean-Marc Sylvestre, dont on peut, en cette occurrence agricole, dire sans ironie aucune qu’il bouffe à tous les râteliers. Et tout ce beau monde, dans le brouhaha bovino-humain du Salon, d’animer son petit débat : quotas laitiers, OMC, agriculteurs inquiets… Aucun tabou sur Terre d’infos. Bien sûr, on y vante les produits exposés. Comme ce docteur Friedman et son conseil nutritionnel. Au petit-déjeuner, il faut boire de l’eau, que ce soit sous forme de café, thé « et même du vin » , prescrit ce mandarin. Puis une femme, venue, précise-t-elle, du stand C.26, fait l’article de ses chocolats au coquelicot. De sa liqueur, au coquelicot. De son vinaigre, au coquelicot. Avant de céder la place à un producteur de pâtes de fruits à la bière. « Comment en arrive-t-on à faire des pâtes de fruits à la bière ? » interroge l’animateur soudain déprimé. « Hé bien , répond l’ingénieux, c’est un cheminement. »

Improbables rupins
Qui pleure encore Wishline, feu le télé-achat rupin de CanalSat, ne pourra que s’extasier devant Luxe TV. Chez Wishline, au lieu des body trainers et aspirobots, on fourguait de la villa d’überluxe avec ascenseur pour descendre à la plage privée, ou du jet avec tableau de bord en bois de poirier et siège en véritable peau de fesse. Chez Luxe TV, c’est encore plus beau : rien ne se vend, tout se convoite. Nous allons chez Globus Gourmet, « véritable temple dédié aux épicuriens à Moscou » : sur les étals, les légumes chatoyants tutoient les homards iridescents. « Chez Globus Gourmet, dit le directeur de Globus Gourmet qui ne rate pas une occasion de placer Globus Gourmet, tous les plats sont préparés de A à Z. » Et plus si affinités : à l’image, une main caresse un poisson en train de cuire, tandis que la musique hésite entre l’ascenseur et le porno. Et qui, derrière cette magnifique chaîne ? Quelque milliardaire russe qui veut faire joujou ? Pas du tout : Jean Stock, éminent ex de RTL, de M6 et même de l’Union européenne de radio-télévision (UER). « L’idée m’est venue de mes fonctions à l’UER , explique-t-il à Libération. Je me suis demandé quel format de télé peut circuler librement dans le monde sans quotas et sans censure, il n’y en avait que deux : le sport et le luxe. Mais en sport, tout avait déjà été fait. »

La joaillerie d’Antoine Camus - DR

Va pour le luxe, donc, mais depuis le Luxembourg, car les règles sur la publicité y sont beaucoup plus souples qu’en France, où le CSA tomberait en cataplexie à la vue de tous ces gros plans sur des logos. Et en haute définition, les gros plans. Pourquoi ? « Parce que c’est le papier glacé de la télé », répond Stock, royal. Et, depuis 2006, Luxe TV se laisse feuilleter. Tiens, six minutes sur un coiffeur de star coiffé comme le dessous-de-bras de Billy Idol. Et puis, une suite d’images sans rien, ni commentaire, ni queue, ni tête : une église, oh ! un piano, un salon, un truc en or, ah ! un spa… Ah ben, c’est fini. Oui, car Luxe TV n’a que quatre heures de programmes frais par semaine, multirediffusés et entrecoupés de plages de pub, dont certaines en russe, comme ce magazine Jewellry dont les bijoux feraient passer la bague de Carla Bruni pour une breloque mormone. Et là, forcément, on se demande comment ça peut tenir la route financièrement. « Nous n’avons que 7 millions d’euros de pertes, pavoise Jean Stock, Nous sommes très économes. Par exemple, nous n’avons pas fait de fête de lancement : ça nous a fait deux mois et demi de programmes. » Radins !

Improbables clapotis
Le plan est fixe. Un lagon. Des vaguelettes viennent lécher le rivage, paresseuses. Légère, une brise frise l’onde. L’ombre d’un cocotier alangui danse sur le sable. A l’oreille, comme collée à un coquillage, le lent ressac de la mer, le doux clapotis et le cri d’un goéland en forme de virgule sonore. Une minute comme ça. Puis deux, trois, quatre. On est à Maiao, îlot riquiqui du Pacifique, et sur Melody Zen. Plus tard, le même plan fixe regardera le lac de Lacanau en Gironde ou une chute d’eau à Tahiti. Partout, le même clapotis-clapota de l’eau, le même « shhh » du vent, les mêmes cuicuis, et en HD, s’il vous plaît. Autant dire que le jour où le beau-frère viendra mater votre nouvel écran plat de 2,5 mètres de diagonale, il va en prendre plein la gueule, l’abruti.

DR

« Le premier usage de Melody Zen, confirme son patron Bruno Lecluse, c’est de transformer le vilain écran noir du téléviseur en fenêtre ouverte. » D’où le plan fixe, immuable. « Et on ne voit jamais d’humain, poursuit-il, c’est la nature vierge offerte à un public urbain stressé. » Melody Zen, en phase de rodage sur un satellite confidentiel (Eurobird 9) avant des lancements sur le câble et le satellite français prévus au printemps, c’est déjà un stock de 300 films de quatre minutes. Merveille technologique, le téléspectateur peut remplacer le clapotis sonore par de la musique lounge ou des conseils de relaxation : « Relaxez les muscles de votre visage, susurre la voix, relâchez la tension du dos, le dos concentre le stress. » Et puis, entre cocotiers torpides et clapotis languides, une phrase s’inscrit. Elle est de Nicolas Hulot : « L’émerveillement constitue le premier pas vers le respect. » Après une telle beauté, on ne peut que fermer son clapet.


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