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samedi 16 octobre 2010 13:14

  • cinéma

Lynch, si adulé

par Dimitri Vezyroglou

tags : cinéma d’auteur , rétrospective

CC BY - Thiago Piccoli

David Lynch est l’invité, « en résidence », de la Cinémathèque française (CF) jusqu’à la fin du mois. Le cinéaste culte par excellence, dans le lieu par excellence du culte cinéphile. Car c’est bien en France qu’est née, durant la Première Guerre mondiale, cette passion à la fois avant-gardiste et régressive qu’est la cinéphilie. Ici plus qu’ailleurs, elle repose sur l’édification d’un panthéon d’« auteurs », c’est-à-dire de réalisateurs artistes, si possible maudits, incompris et/ou marginaux, distingués, par un public choisi de happy few, du vulgum pecus de l’industrie cinématographique. Quelques « cinéastes » (mot ad hoc inventé par Louis Delluc en 1920) vont pouvoir ainsi incarner les héros de la création artistique libre et subversive opposés au conformisme industriel.

Dans les années 20, Erich von Stroheim représente ainsi la figure sacrificielle idéale, dont l’œuvre est mutilée par les marchands du temple hollywoodiens ; puis il y aura Welles ou Lang, entre autres, dans une longue généalogie dont Lynch est le brillant rejeton. Car la figure lynchienne a tout pour satisfaire le fétichisme auteuriste de la cinéphilie française, née en 1916, structurée dans les années 20 et 30 autour du combat pour la légitimation du cinéma en tant qu’art, et figée dans ses réflexes par la doxa Cahiers (« politique des auteurs ») des années 50.

Il est, d’abord, l’homme aux « multiples talents » (dixit le site internet de la CF) : sa légitimité de cinéaste est renforcée par sa pratique de la musique, de la photo et, surtout, de la peinture (en 2007, la fondation Cartier a exposé ses toiles). La cinéphilie a toujours cherché à assimiler le cinéma aux « beaux-arts » : Delluc célébrait déjà le sens plastique de Thomas Ince à la manière d’un critique d’art, et Godard n’a eu de cesse de mettre de la peinture dans ses films. Mais Lynch satisfait aussi la posture contre-culturelle du cinéphile en touchant à des formes d’expression moins légitimées, comme le vidéo-clip ou la bande dessinée.

Par ailleurs, marqueur suprême de l’« auteurité », Lynch est un touche-à-tout qui « subvertit les conventions » (à la CF, toujours), qui investit les genres pour mieux en détourner les codes : posture héroïque du créateur malin, donnant des gages au système industriel pour mieux s’en jouer, et procure au spectateur initié (le fan, qui reconnaît le clin d’œil) la jouissance narcissique de la connivence.

Enfin, comme celui de Hitchcock, par exemple, l’univers lynchien se décline dans plusieurs registres culturels, ce qui la rend assimilable par toutes les avant-gardes prescriptrices, des tenants du baroque hystérique (Eraserhead) à ceux du fétichisme intello chic (Twin Peaks, Mullholand Drive) ou du naturalisme humaniste (Elephant Man, Une histoire vraie), des mordus de l’imagerie teen-pop régressive (Sailor et Lula, Blue Velvet), à ceux d’un freudisme abscons (Lost Highway, Inland Empire). Chacun croit donc atteindre la vérité lynchienne, d’où le culte. CQFD.

Cet article est écrit par Dimitri Vezyroglou, maître de conférences à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, pour le Libé des historiens paru le 15 octobre 2010. Son prochain ouvrage à paraître est « Le Cinéma en France à la veille du parlant. Un essai d’histoire culturelle » (Paris, CNRS).


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