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jeudi 3 janvier 2008 11:17

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Ma place dans la Toile

par Eric Aeschimann

tags : médias , littérature

Devenir média, l’activisme sur Internet, entre défection et expérimentation
Olivier Blondeau (avec la collaboration de Laurence Allard)
Editions Amsterdam, 389 pp., 19 euros.

Tous internautes ? Tous journalistes ? Tous commentateurs ? La montée en puissance d’Internet et des nouvelles pratiques qu’il engendre ont été jusqu’à présent examinées sous un angle essentiellement sociologique. Par-delà l’hymne à la nouveauté, un certain dédain s’est manifesté à l’égard de ce similimédia dont le résultat le plus visible reste pour l’heure un flot d’invectives et/ou de banalités. L’essai d’Olivier Blondeau a l’immense mérite de montrer que quelque chose d’essentiel se joue avec Internet : l’émergence, en lieu et place du téléspectateur passif, d’individus singuliers agissant en tant que tels dans l’espace commun des médias. Ce qu’il appelle la production de « nouvelles subjectivités », ni plus ni moins.

Become the Media est une chanson du rocker-activiste californien écolo-punk Jello Biafra. Après avoir joyeusement dégommé les stars de la télé-réalité, le texte (plus que de musique, il s’agit de « spoken words » récités avec fond musical) lance un appel qui résonne comme un défi pour le petit monde de la critique des médias : « We don’t hate the media, we become the media. » Devenir média, l’expression aurait plu à Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui voyaient dans le concept du « devenir » (devenir-minoritaire, devenir-femme…) l’issue par laquelle l’individu allait échapper à ses déterminations (familiales, historiques…) et accéder à sa liberté, sa vérité, son désir - de devenir, donc, un « sujet ».

C’est en se plaçant sous le double parrainage du rock radical américain et des auteurs de l’Anti-Œdipe que Blondeau élabore son propos. Lequel peut se résumer en une thèse : dans l’espace médiatique, devenir un sujet signifie s’approprier le média, se faire soi-même média. Tel était déjà le sens du mouvement des radios libres, des télévisions locales et des films militants dans les années 70. Aujourd’hui, « devenir média », ce serait, pêle-mêle : monter des sites, construire des logiciels « libres », télécharger, podcaster, diffuser des vidéos, échanger en P2P, constituer des listes de discussion, mettre en ligne des archives, établir des liens, syndiquer des blogs, copier, coller, sampler, mais aussi dresser la carte des bornes wi-fi de son quartier, faire les pitres devant des caméras de vidéosurveillance, inviter les habitants d’une région à discuter en ligne du tracé de la future nationale… « Expérimenter de nouveaux langages pour produire de nouvelles subjectivités, de nouvelles causes et un nouveau regard politique ».

Une figure sert de fil rouge à la réflexion d’Olivier Blondeau, celle du hacker, capable de craquer les codes, de se promener sans entrave sur la Toile, d’y déposer son empreinte, d’y inscrire sa subjectivité (qui est autant impression qu’expression). « Le hacker est […] l’incarnation, l’idéaltype de cet expressivisme. » A la croisée du technologique et du politique, Blondeau montre le lien qui unit la « défection » militante des années 90 et l’avènement du Net-activisme : se mobiliser, qui semblait avoir perdu sa raison d’être dans les modes traditionnels d’action (syndicats, partis, etc.), redevient possible avec Internet, où l’articulation de l’individu et du collectif change.

Parce qu’Internet est avant tout « communication », le « je » et le « nous » n’y sont pas contradictoires, mais s’appellent mutuellement. Dès lors, agir sur Internet, c’est produire une « réalité sociale » où chacun va définir son « rapport au monde ». Loin d’être un gadget pour politicien en quête de marqueur de modernité, Internet apparaît comme un puissant facteur d’innovation démocratique, de réécriture de l’espace public.

C’est donc une lecture éminemment politique d’Internet que ce livre propose. Les références illustrent l’ampleur du projet : Michael Hardt et Toni Negri (en particulier leur concept de « devenir-commun »), Félix Guattari (le « postmédiatique »), Michel de Certeau (pour sa distinction entre l’activisme tactique et l’activisme stratégique), Gilbert Simondon (son analyse de l’objet technique, qui n’a pas pris une ride) et même Teilhard de Chardin (dont la « noosphère » est devenue, quarante ans plus tard, la métaphore préférée des internautes pour se représenter « la Toile »).

On regrettera (outre une prolifération de termes techniques et une édition bâclée) que, focalisé sur l’activisme, Blondeau oublie qu’un « sujet », en philosophie, aspire d’abord à la jouissance et qu’à cet égard Internet ressemble à une corne d’abondance. Jouissance de voir, d’être vu, d’écrire, d’être lu, de s’exhiber, d’espionner : « devenir média », n’est-ce pas aussi un moyen de retrouver une consistance, un contenu, une unité ? Le livre y fait de trop rapides allusions, et l’on se surprend à penser que, face aux stars du Net-activisme - Deleuze, Guattari, Negri… -, un peu de Lacan n’aurait pas fait de mal.


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