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jeudi 3 juin 2010 10:25

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« Maniquerville », dépéris en la demeure

par Philippe Azoury

Pierre Creton filme une comédienne lisant Proust à des vieillards. (Capricci Films)

Maniquerville de Pierre Creton
Avec Françoise Lebrun, Clara Le Picard… 1 h 23.

Quand, il y a quatre ans et demi, déboula dans le champ de mine du cinéma indépendant un film aussi à part, à la fois anachronique et neuf, que Secteur 545, on se frotta les yeux avant d’y croire. Pierre Creton, qui exerçait simultanément les professions de peseur au contrôle laitier en Haute-Normandie et de cinéaste (il est diplômé des Beaux-Arts du Havre), renvoyait de façon magistrale le gros du troupeau du cinéma français à ses chères études. La façon dont la fiction et le documentaire s’agencent chez ce « cinéaste paysan, comme d’autres sont prêtres ouvriers », écrit-il, est sans équivalent. Sans doute parce que Creton filme tout plan du point de vue du documentariste.

Qu’il soit le résultat d’une séquence pensée, réfléchie, ou un moment brut du quotidien capté dans la beauté de l’accident, la problématique reste pour lui la même : faire entrer dans le champ un sentiment immédiat du temps qui donne à cet instant précis la lumière, l’air, les sons environnants. Maniquerville est une nouvelle étape dans sa façon de s’extraire désormais de cette équation devenue presque automatique entre son cinéma et le monde agricole.

Maniquerville est le nom d’un centre de gérontologie situé dans le Pays de Caux où, durant quelques semaines, l’actrice Françoise Lebrun va se rendre pour lire aux pensionnaires des pages de la Recherche de Proust. Il se passe quelque chose au fur et à mesure des plans qu’aucun pitch ne saurait résumer, un mélange de douceur et de terreur, entre d’un côté cette voix inimitable de petite fille, capable de faire une lecture minérale de Proust, et, de l’autre, ces corps dont plus personne n’a que faire, que l’âge a rendu inutiles, toujours ailleurs.

Un moment, tout cela finit par faire monde sans qu’on ait tout à fait compris comment. Certes, on a vu le cinéma en train de se faire, mais, surtout, on a vu Creton emmener Proust au parc. Entendre résonner à cet endroit-là une phrase comme « Il est si court, ce matin, ma chère, que l’on en vient à aimer que les très jeunes filles », donne le frisson.

Parfois, une image refilmée sur un moniteur vidéo infuse au plan un grain épais, comme vieilli d’une génération. Quelque chose d’épais comme le temps.

Paru dans Libération du 2 juin 2010


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