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jeudi 3 juin 2010 10:31

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Maria Luisa Busi, sa bataille de la Rai

par Eric Jozsef

tag : Italie

DR

De notre correspondant à Rome

Deux minutes trente de politique intérieure italienne sur une demi-heure de journal télévisé, un point sur la marée noire en Louisiane puis, pêle-mêle, « le signe de croix qui aide à maintenir la foi », dixit le pape Benoît XVI, la chirurgie esthétique ou l’arrivée des extraterrestres du côté de Naples… Un programme de dimanche soir ordinaire pour le « 20 heures » de Rai Uno, la première chaîne publique italienne, qui raffole désormais des sujets sur « les écoles pour majordomes » ou les « recettes pour se préparer à l’été ».

Présentatrice vedette du Telegiornale (TG1), Maria Luisa Busi n’attendra pas, quant à elle, les beaux jours. Fin mai, elle a préféré claquer bruyamment la porte du « journal télé qui a toujours parlé à l’ensemble des Italiens », s’indignant qu’aujourd’hui, au contraire, « l’information est devenue partiale et partisane ». Et d’accuser dans une lettre adressée au directeur de l’info de Rai Uno, Augusto Minzolini, ancien journaliste du quotidien La Stampa nommé en mai 2009 par la majorité de Silvio Berlusconi, d’avoir « détourné » le TG1.

« Où est le pays réel ? s’interroge-t-elle. Où sont les chômeurs ? Les quadragénaires qui vivent avec 800 euros par mois ? Les licenciés d’Alitalia ? Où est passée cette Italie que nous avons le devoir de raconter ? Cette Italie existe mais le TG1 l’a éliminée. » Dénonçant une sorte de télévision fictive, cache-misère, derrière laquelle le gouvernement Berlusconi camouflerait les difficultés économiques et sociales, préférant des reportages sur « la chasse au crocodile » ou « combien de fois il faut se laver les mains », Maria Luisa Busi, 46 ans dont vingt et un à la Rai, a finalement jeté l’éponge. Personne auparavant n’avait osé abandonner un tel fauteuil. Depuis, elle a été placardisée au service des émissions spéciales.

« Cela faisait dix-huit ans qu’elle présentait le 20 heures, un changement n’est-il pas physiologique ? », répond Augusto Minzolini à Libération. Il revendique le droit de changer les organigrammes et dit qu’il pensait, avant que celle-ci ne démissionne, transférer Busi sur le journal télé de la mi-journée. Depuis son arrivée à la Rai, le directeur a ainsi coupé plusieurs têtes. « Certains présentaient le journal depuis près de trente ans ! » se défend-il. « Le problème, c’est que tous les journalistes qui ont été déplacés font partie de ceux qui ont critiqué la ligne éditoriale du directeur, à l’inverse de ceux qui sont promus », note un journaliste, qui estime que la situation s’est détériorée à partir de fin février.

A cette date, l’avocat anglais David Mills est reconnu coupable par la Cour de cassation d’avoir touché 600 000 dollars (487 000 euros) pour rendre un faux témoignage en faveur de Silvio Berlusconi. Les juges confirment que le président du Conseil a bien corrompu l’avocat britannique, mais ce dernier sort du procès indemne, le délit étant considéré comme prescrit. « Mills a été acquitté », titre pourtant le TG1 de Minzolini. Le comité de rédaction fait part de « sa préoccupation ». Mais près de cent journalistes (sur 160) rédigent quelques jours plus tard une lettre publique de soutien au directeur. « Beaucoup ne pouvaient pas faire autrement » assure un membre du comité de rédaction.

Pilier du TG1, Maria Luisa Busi, comme quelques autres, hausse au contraire le ton et dénonce notamment le traitement de l’information autour de la reconstruction du tremblement de terre à L’Aquila. Déjà, à l’été 2009, les choix d’Augusto Minzolini avaient provoqué un vif désarroi au sein de la rédaction. « Considérant qu’il s’agit de la vie privée du président du Conseil, le directeur Minzolini a occulté les affaires Noemi Letizia, Patrizia D’Addario et le divorce de Veronica Berlusconi », fait par exemple remarquer Alessandra Mancuso, journaliste et représentante syndicale de la Rai. « Le Telegiornale de Rai Uno a déjà été mis sous contrôle politique », estime un autre rédacteur : « Lors du précédent gouvernement Berlusconi, certaines infos étaient parfois censurées ou truquées mais la politique restait présente. Avec la direction d’Augusto Minzolini, non seulement on va parler de la crise des ordures à Naples dirigée par la gauche et ignorer celle de Palerme, mais la politique est dévorée par les faits divers ou les reportages légers. »

Augusto Minzolini se défend : « Cela permet de concurrencer le journal télé de Canal 5 », la première chaîne privée de Berlusconi. Il nie aussi exercer une quelconque censure : « Il me semble juste de souligner que, malgré la crise, le système économique italien résiste. » Et insiste : « Le pays réel n’est pas que celui de Maria Luisa Busi. Il est aussi celui des Italiens qui votent pour Silvio Berlusconi. » En attendant, en deux mois, le TG1 aurait perdu près d’un million de téléspectateurs.

Paru dans Libération du 1e juin 2010


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