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jeudi 12 mars 2009 11:56

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Marina Foïs, drôlement érotique

A 38 ans, l’ex-Sophie Petoncule des Robins des bois ne craint pas de se mettre en scène, ravalée au Botox dans « le Bal des actrices ». Chez elle, le trouble vient d’ailleurs.

par François Bégaudeau

tags : comédie , Libé des écrivains

Photo Mathieu Zazzo

Il y aurait trois questions persistantes et l’intuition qu’elles n’en sont qu’une  : l’acteur, le comique, les femmes. A leur jonction se tiendrait la pléthore de comédiennes drôles qu’un phénomène sociétal majeur a fait émerger depuis vingt ans. Entre toutes, l’attention se porterait sur Marina Foïs, peut-être la plus douée, à coup sûr la plus strictement représentative dudit phénomène. Elle arriverait au café à 14 heures, souriante et coiffée d’un bonnet d’où s’échapperait une épaisse mèche blonde rangée à droite  ; s’excuserait de devoir déjeuner vu que le médecin du travail l’a fait poireauter et qu’il avait même pas de ragots sur les autres acteurs ce con  ; commanderait un tartare salade. On ferait jouer ensemble et séparément les trois questions persistantes qui n’en sont qu’une.

Actorat.Vilain mot mais membre constant des équations proposées par son parcours. La comédie par tous les bouts. A 16 ans, Agnès dans l’Ecole des femmes , puis départ houleux du foyer familial sis en banlieue sud (père ingénieur, mère psy) pour creuser ce sillon, bac par correspondance, Conservatoire national, répertoire classique. Et la partie la plus visible  : les Robins des bois et la cascade de rôles au cinéma depuis dix ans.

Jouer, ça veut dire quoi au juste  ? Les journalistes ouvrent assez rarement ce dossier avec elle, d’où sans doute sa joie très apparente, là maintenant, de se pencher dessus. Avec notamment ce conseil de Christine Carrière, qui l’a dirigée dans Darling où elle interprète la prolo éponyme  : ne sois pas plus finaude que le rôle. Plus généralement, confirmant qu’il entre de l’idiotie dans le jeu d’acteur, elle ajoute qu’il est « recommandé de pas être intelligent entre “moteur” et “action” ».

Le reste du temps, ça cogite dur. C’est cela qu’on observe pendant deux heures de discussion et deux cafés chacun  : une pensée en pleine gymnastique, volubile jusqu’au silence perplexe, assez sûre de sa régulière acuité pour consentir à l’absence de vues sur un point donné. Quand on lui soumet une idée encore inexplorée par elle, elle fait des yeux gourmands, genre je vais ramener ça dans mon sac à main et en faire mon quatre-heures.

Penser, c’est-à-dire  ? Etudier un rôle dans le but de faire corps avec lui  ? Des conneries. Ne fusionner ni avec les sentiments que le jeu fabrique (et de citer Depardieu  : « Quand tu pleures, il faut rire à l’intérieur »), ni avec le personnage  : « Je suis dans un hôtel quatre étoiles à bouffer des queues d’écrevisse, je vais pas dire que j’suis Darling, arrêtons de déconner. » On suggère même le contraire  : de rôle en rôle, aussi exotiques soient-ils, il n’y a qu’une personne à l’écran, et c’est elle, Marina Foïs, toujours un peu la même avec des microvariations. La vérité de l’acteur, c’est qu’il n’y a pas d’acteurs, et que donc « tout le monde ou presque peut l’être ».

Femme.L’évidence que cette jolie gueule facétieuse est celle d’une femme n’en en a pas toujours été une pour la première intéressée –  « J’ai mis du temps à me rendre compte que j’étais une fille. » Demeure aujourd’hui une grimaçante réticence (lèvres vers le bas) à parler en termes sexués. Toujours eu beaucoup de potes mecs, constaté peu de machisme collatéral au sein de la troupe mixte des Robins. Pourtant, elle dit qu’une actrice doit « se munir d’une bonne paire de couilles », pointant un fréquent rapport de forces avec la gent masculine sur les plateaux  ; puis elle dit avoir voté Royal « de très bonne humeur », certes parce qu’elle vote toujours à gauche, mais aussi par réflexe contre la réduction de la candidate à ses robes dans pas mal de discussions entre amis. Preuve peut-être que la fibre féministe implique de mettre un peu son genre à distance.

Comique. Il y a des comiques professionnels qu’on voit incapables de faire marrer hors des balises du sketch. Constamment drôle, elle serait plutôt menacée par le travers inverse de la vanne automatique. Elle parle d’un « démon qui entre en moi », même les soirs où elle a décidé de bien se tenir. Pour le coup il s’agit donc plus que d’un métier  : un mode de branchement sur l’existence. Quelque chose qui aurait trait à une fondamentale gêne, celle qui transpire de son incarnation d’un film l’autre. Gêne d’avoir à exercer le tragiquement risible métier de vivre. Le réflexe humoristique est un pas de côté pour esquiver un trop gros arrivage de vie. Par exemple l’amour – d’où le romantisme refréné par le burlesque dans le subtil J’me sens pas belle. Par exemple ses deux enfants dont le cinéaste Eric Lartigau est le père, blocs de vie incontournables à propos desquels elle note, comme une compensation, qu’on « dit jamais que c’est d’abord super drôle d’en avoir ».

Comique + actorat = problème. Or ce premier degré et demi qui fait qu’on n’y est jamais totalement peut devenir un problème dans un registre plus dramatique. Avec le risque, pour le résoudre, de faire radicalement cap vers le sombre, comme l’y invitait son sinistre personnage d’Un cœur simple adapté de Flaubert. Elle a bien sûr conscience de l’écueil (souriante  : « N’allez pas vous imaginer que je n’y ai pas déjà pensé  ! ») et formule la nécessité de ne pas couper en deux la poire de son travail : « J’m’en branle qu’un film soit une comédie ou un drame. » C’est en ce sens qu’elle a amicalement soufflé à Dany Boon qu’un césar de la comédie non merci Dany.

Actorat + femme = actrice. Actrice, c’est assurément un « alibi génial pour être chiante »  : assistée en permanence et une heure devant la glace tous les matins. Pourtant elle aime de moins en moins les tournées promos « narcissisantes » . Et constate que pas mal de ses copines actrices ne sont pas si pénibles que ça. Exemplairement Karine Viard ou Julie Depardieu, qui de fait ne se montreraient pas sous un jour peu favorable dans le récent Bal des actrices de Maïwenn si elles se la jouaient divas . Et Marina ne s’y mettrait pas en scène pestant contre elle-même, non pas pour avoir fait chier le monde, mais au contraire pour avoir une fois de plus, par on ne sait quelle honte d’exister, subi sans broncher sa pernicieuse cruauté.

Femme + comique = thon  ? La réticence à l’assignation à son sexe confirmerait qu’une comique se masculinise voire s’enlaidit. Or, tout en niant coquettement constituer un contre-exemple, elle évoque Lemercier, de plus en plus « féminine ». On le lui accorde volontiers, mais la question est ailleurs  : le rire érotise-t-il celle qui le produit dans le temps qu’elle le produit  ? Contre le sentiment dominant (fille drôle = imbaisable), on suggère que tout comique est à l’image du personnage de Sophie Petoncule campée par elle dans les Robins, réprimant les mateurs potentiels d’un « arrêtez de regarder mes fesses » tout en les offrant à leur regard. Exhibitionniste avec l’air de pas y toucher. Terriblement sexuelle, à vrai dire. Pourtant elle se dit « complètement contre le rire dans le cul » et lâche un souvenir en forme de parabole  : « J’ai été très amoureuse d’un mec que je faisais beaucoup marrer, eh ben il était pas érotisé du tout  ! » L’éclat de rire par quoi je salue cette auto-vanne est chargé d’une si trouble intensité qu’il en contredit le contenu.

Paru dans Le Libé des écrivains, 12 mars 2009


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