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jeudi 16 décembre 2010 18:23

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Marrakech ouvre l’atlas du cinéma

par Olivier Séguret

tags : festival , Maroc

Les frères Dardenne en 2009 - photo Georges Biard, CC BY SA

Dix bougies, déjà, ont été soufflées le week-end dernier à Marrakech pour le Festival international du film fondé en 2001, sur invitation du roi du Maroc, par Daniel Toscan du Plantier, et que dirige toujours son épouse Mélita. Donner à ce pays un événement cinéphile qui soit à la fois consistant et pétillant, fédérateur et relevé, avec autant de proies pour tapis rouges que d’hameçons pour la critique : telle était la mission initiale du festival, sans perdre naturellement de vue l’argument touristique supplémentaire qu’il fournit à une ville qui n’en manque pas (1). Dix ans plus tard, il s’est parfaitement installé dans le paysage et le calendrier, comme pouvait en témoigner la réunion d’une petite gentry cinéphile allant de Martin Scorsese à Agnès Varda, de Lee Chang-dong à Leos Carax, et qui donnait à la manifestation son petit chic cannois, avec cette nuance appréciable : l’élégance spontanée des habitants de la ville hôte. Car ce sont les Marocains qui témoignent le mieux de leur entichement, et surtout les jeunes, qui forment le gros d’un public toujours mieux éclairé, au fur et à mesure que grossissent aussi les rangs des cursus en cinéma qu’offrent les écoles et universités du pays. Ces jeunes cinéphiles et apprentis cinéastes ou scénaristes peuplaient notamment le Palais des congrès, à l’heure de la « masterclass ».

Pour débuter la sienne, Francis Ford Coppola a mis en garde : « Je ne sais pas comment on fait une "masterclass". Je ne suis pas un maître, je suis un étudiant et le cinéma est un apprentissage ininterrompu. » Ce que Coppola souhaitait avant toute chose : « Vous être utile. » À ses auditeurs, il a distribué des conseils sur le mode du vieil oncle avisé, tantôt débonnaire et parfois agacé. « Le cinéma sans le risque c’est comme vouloir un bébé sans le sexe. Moi, mon but, c’est d’apprendre sur les gens, sur le monde et sur moi-même. » Un commandement : « Ne mentez pas. » Une astuce vieille comme le monde : « Notez, c’est très important. J’ai pris soigneusement des notes toute ma vie. » Puis des mots déculpabilisateurs : « On ne vole pas les maîtres, on prend ce qu’ils nous donnent. » Ou réconfortants : « L’art n’est pas là pour rendre riche. Je gagne de l’argent avec mon vin, pas avec mes films… Les acteurs les plus compliqués, difficiles, en retard, drogués, sont les plus effrayés. Rassurez-les. » Enfin, une vision : « L’humanité était prête pour le cinéma, elle l’attendait depuis des siècles, c’est comme ça que s’explique cette accumulation extraordinaire de chefs-d’œuvre enfantés par le cinéma depuis cent ans. »

Le lendemain, les frères Jean-Pierre et Luc Dardenne, qui viennent de boucler le tournage de leur dernier film, poursuivaient le libre enseignement de Marrakech : « On filme pour être ensemble », confiaient-ils en préambule. Interrogés sur leur style, ils expliquent : « À chaque fois on se dit non, pas de plan-séquence… Et puis on craque. C’est bon de craquer. On aime le plan séquence parce qu’on n’aime pas couper, on ne sait pas couper. » Contrairement à Coppola, ils ne cherchent pas à cajoler les acteurs : « Il faut savoir maintenir un rapport de pouvoir avec eux, même si ce sont des amis. »

Ils citent bientôt Bonnard : « Il ne s’agit pas de peindre la vie ; il s’agit de faire une peinture vivante. » D’où cette exhortation : « Attention à ne jamais congeler votre peur. » Une recette simple et précieuse : « On tourne tout dans la continuité. Donc plus on avance, plus l’acteur est chargé de ce que le personnage a vécu. De toute façon, ce que l’on attend des acteurs, c’est qu’ils ne jouent pas. Il ne faut jamais accepter que les comédiens décident eux-mêmes de leur disponibilité. Jamais, sinon on est morts. » Il arrive qu’un comédien leur dise : « Ça m’intéresse, mais je ne pourrai qu’à telle période… » Alors les frères répondent : « Non, tant pis, on se débrouillera autrement. » Mais nous, comment se débrouillerait-on sans eux ?

(1) Un jury cossu, présidé par John Malkovich et comptant aussi Maggie Cheung, Benoît Jacquot, Irène Jacob ou l’irremplaçable Yousra, a remis son grand prix à Journals of Musan du Sud-Coréen Park Jung-bum.

Paru dans Libération du 15 décembre 2010


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