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lundi 25 avril 2011 11:52

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Matt Pyke, boucles ludiques

par Bruno Icher

tag : art numérique

DR

Super-Computer-Romantics, Matt Pyke and Friends, Gaîté lyrique, 3 bis, rue Papin, 75003. Jusqu’au 27 mai.

A tout point de vue, le printemps va bien à la Gaîté lyrique. Le palais des arts numériques parisien, qui a ouvert ses portes en mars, n’avait pas encore trouvé son rythme de croisière. La faute au froid, à l’absence de recoins confortables où finir une conversation, ou au caractère légèrement glacial du lieu, échouant à retenir les visiteurs pourtant abondants. Avec les premières chaleurs et le débarquement de Matt Pyke, petit monstre britannique surdoué du numérique, les entrailles de l’iceberg se dégèlent.

Matt Pyke a fait ses études à Londres et au moment de créer son propre studio, Universal Everything, en 2004, il a choisi la campagne, près de Sheffield, pour poser écrans et claviers. Manifestement, ça lui a réussi, puisque ce garçon au sourire inamovible enchaîne créations artistiques et travaux de graphiste pour la pub avec une régularité de métronome. Or, cet habitué des rendez-vous numériques du monde n’avait jamais eu l’occasion de montrer toute l’étendue de son talent d’un coup. « La Gaîté est unique en son genre, dit Pyke. Il y a quelque chose de très satisfaisant à découvrir cet outil fabuleux et à avoir la possibilité d’investir un lieu sous toutes les formes que j’ai souhaitées. »

Depuis un an et demi, Pyke est en contact avec Jérôme Delormas, directeur artistique de la Gaîté, et avec Charlotte Léouzon, commissaire de l’exposition, pour peaufiner le résultat. « J’ai même assisté à des réunions de chantier pour prendre toute la mesure du lieu », dit-il. Et ça valait le coup, car chaque espace de la Gaîté est devenu le terrain de jeu de Matt Pyke et de ses amis.

Tout commence par un bête écran de télé à l’accueil où, dans une boucle éclatante de couleurs, une succession de formes métamorphose le visage d’un homme, dont les caprices de son inconscient semblent modeler les traits. « Oui, oui, ça, c’est bien moi », rigole Pyke. Ce n’est qu’un début. Toutes les installations sont présentées sous forme de parcours, parfois sidérantes de pureté, souvent drôles, toujours hypnotiques. Le maître mot du travail de Pyke, c’est la boucle. De quelques secondes ou de plusieurs dizaines de minutes, selon.

Première étape, la petite pièce sonore, paradis pour claustrophobes où, dès l’entrée d’un visiteur, se déclenche le mécanisme d’un motif musical façon mantra electro que la tonalité entêtante va suivre jusqu’au terme de son voyage. C’est Simon Pyke, jeune frère de Matt, qui a créé la partition, alternant rythme soutenu et silences abrupts. A intervalle aléatoire, en effet, le son cesse net alors qu’une lumière rouge envahit l’espace, pour s’éteindre aussi brutalement qu’elle est apparue. On dirait un flash un peu long, un suspense de temps où l’on met au défi quiconque de ne pas prendre la pose et de faire l’imbécile. Prudence, n’y aller qu’avec des proches.

Direction la mezzanine d’où on peut admirer la pièce la plus spectaculaire. Sur l’écran de 25 mètres, des images très grand format de danseurs traversent l’espace immaculé. Ils luttent avec acharnement contre un ouragan infernal, matérialisé par des formes numériques arrachées au corps du danseur. On ne sait ce qu’il veut, ce crâneur obsessionnel, gracieux et fragile, mais on comprend son besoin impérieux d’atteindre l’autre bout de l’écran. « J’aime le côté Sisyphe du personnage. Son incapacité à renoncer, s’amuse Pyke. Nous avions juste construit un plan incliné pour donner l’illusion que le danseur lutte contre le vent, alors qu’il ne fait que rechercher son équilibre. Je suis resté très old school. »

DR

Plus loin, quelques sculptures « filaires », produits d’un jeu mathématique de codes expédié à une imprimante 3D, créent une petite famille réjouissante qui donne, elle aussi, la sensation touchante d’éternité. « Chaque pièce est unique et on pourrait en créer une infinité », souligne Pyke. Au sous-sol, la sensation se confirme. Pyke travaille sur l’éternité et le vertige du mouvement. Un grand écran au fond de l’obscurité passe la boucle d’une créature humanoïde marchant d’un pas décidé vers son avenir (photos). La métamorphose, The Transfiguration, est constante et la créature passe d’un état gazeux, comme une fumée épaisse, à un stade liquide plastifié, puis à une abondante fourrure multicolore, un ensemble de molécules, ou enfin un corps en fusion, qui dégage des jets de cendres incandescentes. Là encore, un effet hypnotique, une variation de l’évolution darwinienne, où l’on devine la phase suivante de la fameuse chaîne quand le singe velu se transformera en homo erectus. Un avenir déconnant, rigolard, superbe et grotesque, où le champ des possibles semble toujours infini.

Ces travaux, réalisés en collaboration avec des amis dispersés un peu partout sur la planète (Thomas Traum, alias Thomas Eberwein, Marcus Wendt et Vera Maria Glahn, Karsten Schmidt…), ne sont pas totalement inconnus au bataillon. Depuis ses débuts, Matt Pyke n’est pas passé inaperçu dans le monde merveilleux de la publicité. Pour ceux dont le regard aura déjà croisé quelques spots réalisés pour Nokia, Audi, MTV ou AOL, l’impression de déjà-vu rôde. Rien de gênant, dans la mesure où Pyke a eu l’intelligence de retravailler ses meilleures techniques pour les adapter au lieu.

Au passage, il signe également une installation qu’il sera difficile de voir ailleurs qu’à la Gaîté. Dans la petite salle, pas si petite que cela, Pyke développe une idée épatante. Sur chaque mur de la pièce, un faisceau lumineux représente une sorte d’être vibrionnant. Un petit machin unicellulaire, fragile et pas très intéressant, dont la seule caractéristique consiste à flageoler au rythme de la musique. Celle-ci, basique dans un premier temps puis de plus en plus complexe, modifie la forme de ces cellules, qui se compliquent, se tordent, se colorent, se mettent à danser et se répondre.« C’est comme ces jeux d’enfants où l’on croit, en un instant voir une forme familière dans un nuage ou, de manière plus adulte, un test de Rorschach », légende Pyke. Peu à peu, d’apparition en disparition, de dégradés en flashs brutaux, les créatures évoluent, prennent vie. Oiseaux, virus, dragons, chats, danseurs, tout y passe.

Il y a d’autres choses à découvrir avec le plaisir de la surprise. Toutefois, il est frappant de constater que pour la première fois, la Gaîté parvient à s’effacer derrière l’artiste qu’elle présente. Comme le souligne Pyke en personne, « Nous commençons à peine à mesurer toutes les possibilités qu’offre la Gaîté. J’aimerais bien y revenir ». Cela devrait pouvoir se faire.

Paru dans Libération du 22/04/2011


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