jeudi 14 avril 2011 17:10
Maurice Papon, un fonctionnaire aux ordres du zèle
par Pascale Nivelle
tags : documentaire , France 2
DR
Maurice Papon, itinéraire d’un homme d’ordre
Documentaire d’Emmanuel Hamon et Marc-Olivier Baruch
France 2, ce soir, 22 h 50.
Pourquoi réveiller les morts ? Et pourquoi Maurice Papon, enterré en 2007 avec sa Légion d’honneur ? Au-delà du parcours de cet « homme d’ordre », le documentaire d’Emmanuel Hamon et Marc-Olivier Baruch fait s’interroger sur les « élites » françaises, leurs valeurs et les choix historiques faits au nom de la nation. Maurice Papon fut la perfection faite fonctionnaire, obsédé par la continuité de l’Etat. Sa longue carrière — plus de cinquante ans — a épousé les pires tourments du XXe siècle. Au « service de l’Etat », sa seule religion, il se retrouve toujours du mauvais côté de l’histoire : déportation des Juifs, guerre d’Algérie, répression des émeutes du FLN en 1961, massacre du métro Charonne en 1962… Il fallut ces derniers morts, et le rôle trouble de la préfecture de police de Paris dans l’affaire Ben Barka, pour que de Gaulle se sépare de son préfet de police de Paris en 1967. Sinon, Papon aurait été aux commandes en mai 68, face aux barricades. A exhorter ses troupes dans son français fleuri : « Pour un coup reçu, il faut en porter dix… Le maintien de l’ordre l’exige de nous, fonctionnaires au service de la Nation. » Né trop tôt pour faire l’ENA, le garçon de bonne famille est entré au ministère de l’Intérieur à 25 ans, en 1936. Le gouvernement est alors à gauche, et Papon, radical-socialiste, se fond dans le Front populaire. Quatre ans plus tard, l’Etat est devenu français, un maréchal chevrotant a remplacé Léon Blum. A Vichy, puis à Bordeaux, Papon apprend la meilleure façon de marcher dans les pas des nazis. Secrétaire général de la préfecture de la Gironde, il met les Juifs en fiches, puis dans des trains pour Drancy, quand d’autres, comme Jean Moulin, choisissent de sacrifier la raison d’Etat à la raison tout court. « Tout fonctionnaire a le devoir d’obéir », martèle Papon, quand les employés du « service des affaires juives » font la grève du zèle. Lui, il en fait preuve. L’ultime convoi français partira à l’heure de Bordeaux, le 5 juin 1944, la veille du débarquement. Il a cependant donné de menus gages à la Résistance, qui lui vaudront d’échapper aux comités d’épuration et même d’obtenir sa première médaille. En avril 1945, il est au premier rang sur la photo, à côté du nouveau préfet de la Gironde, ancien résistant. Pétainiste en 1940, Papon est devenu un fervent gaulliste. Le Général l’envoie en Algérie. Il y arrive lors des émeutes de Sétif, qui dégénèrent en massacre. Par la suite, Papon, nommé préfet de Constantine, met de l’ordre et de la méthode dans « la lutte contre le terrorisme », sa mission en Algérie. Là encore, « le Bien est d’obéir à l’autorité ». Lorsqu’il organise la lutte contre le FLN, il ne revendique aucune idéologie, ni ne manifeste le moindre affect. Préfet de police de Paris à partir de 1958, il y poursuit la guerre d’Algérie, faisant infiltrer la communauté des 180 000 Algériens de la capitale, créant des milices de harkis et des forces de police auxiliaires qui organisent des rafles. Il couvrira ses hommes lors des manifs d’octobre 1961, s’en tenant à un bilan de trois morts, alors que la répression a pu faire entre 100 et 300 victimes. Débarqué en 1967, il pantouflera à Sud Aviation, deviendra député UDR, puis ministre du Budget de Raymond Barre en 1978. Sa carrière est fauchée par un article du Canard enchaîné en 1981, qui dénonce son rôle dans la déportation des Juifs bordelais en 1942. Son dernier mot au procès de Bordeaux, qui le condamna à dix ans de prison pour complicité de crimes contre l’humanité, résume le credo qu’il a emporté dans sa tombe : « Tout fonctionnaire a le devoir d’obéir. » Paru dans Libération du 14 avril 2011
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