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dimanche 22 mars 2009 17:47

  • télévision

Méchants magnétiques

Les nouveaux cœurs de pierre, qui œuvrent en cuisine ou à l’hôpital, font s’envoler l’audimat.

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : série

Dr House - Photo NBC

Alors comme ça, vous voulez lire un article sur les méchants à la télé  ? Un truc bien saignant, enlevé, drôle et spirituel… Vous savez quoi  ? Z’avez qu’à l’écrire vous-même. Allez-y, on attend… Alors  ? « De tout temps, il y a eu des méchants à la télévision. » C’est nul. Et faux, en plus  : hormis Nellie Oleson, de la Petite maison dans la prairie, et JR, du Grand pipeline dans le Texas, la téloche a longtemps été le désert des méchants. Alleeeez, bande de nains, astiquez-vous le neurone  ! « Le méchant est une invention récente de la télévision. » Mouais. Si on est assez lopette pour passer sur le style entre rédaction de CM2 et mode d’emploi de moule à gaufres, ça peut aller. « Depuis quelque temps en effet, les méchants sont devenus les véritables héros du petit écran, depuis Eric Zemmour jusqu’au Dr House. Effet de la crise  ? Rejet du tout libertaire hérité de mai 1968  ? Toujours est-il qu’en ces temps troublés où les lignes bougent sans cesse, le téléspectateur semble priser les méchants. » Rhââ, des nazes, vous êtes des nazes, allez, poussez vos pattes et laissez-nous faire. Nazes.

Le méchant de fiction

Donc non, benêts, il n’y a pas toujours eu des méchants à la télé  : impossible de trouver une once de malveillance dans le collant de Thierry la Fronde, et le chapeau de Josh Randall est farci de bonnes intentions, quant à la famille Ingalls, c’est une véritable O.P.A. sur le paradis. Oh, bien sûr le méchant existe, il est même la raison d’être du gentil  : c’est celui qu’il pourchasse, pourfend et confond, toujours puni à la fin. Pire, parfois il passe de l’autre côté  : qui aura eu le courage de s’appuyer les 187 épisodes se souvient que Nellie Oleson, dure comme le diamant dans ses jeunes années, termine en serpillière de mièvrerie. Ça se corse dans les années 80 avec JR Ewing premier véritable héros méchant  : cupide, duplice, libidineux. Ouais mais bon, l’animal n’a pas le cuir si dur que ça et suffit que sa môman lui souffle dans les bronches pour qu’il ramollisse sévèrement du derrick. Ça redevient sérieux dans les années 90-2000, avec des séries très noires comme Oz ou The Shield. Puis l’avènement des Sopranos ou de Dexter, soit un mafieux et un serial-killer. On notera tout de même une fâcheuse tendance de ces deux derniers à, pour l’un, aller chouiner dans les jupes de sa psy, pour l’autre, ne dessouder que des méchants. Quel gâchis, pff.

Le méchant chroniqueur

C’est Laurent Baffie qui a inventé le concept  : le méchant chroniqueur dit du mal de l’invité pendant que le gentil animateur fait mine de s’offusquer. Un truc de faux derche utilisé par Thierry Ardisson avec Baffie donc dans le rôle du porte-flingue puis, aujourd’hui sur Canal+, avec Stéphane Guillon. Dans la même lignée, on a, chez Laurent Ruquier le samedi soir sur France 2, la paire Zemmour-Naulleau. Des durs, ceux-là. Des cruels. Des vaches. Avec eux, la tête des puissants ne tarde pas à rouler dans la poussière. Samedi dernier encore, c’était une véritable boucherie. « Indigence totale », « Tout est raté », « Ça a été une souffrance inouïe », n’ont-ils pas hésité à lâcher, lapidant le livre de l’invitée. C’était Annie Lemoine et une autre fois, c’était Laurence Boccolini ou Mickael Youn. Wow, jolies prises, les gars, faut vraiment être très très très méchant pour s’attaquer à pareilles statures.

Le méchant de télé-réalité

Mais à la télé, la méchanceté est aussi un genre à part entière  : la télé-réalité. Ainsi le jeu le Maillon faible où l’animatrice humilie des ploucs qui, à la question « De quel pays est originaire le chewing-gum  ? », répondent  : « Hollywood ». Ainsi Koh-Lanta où il est tout de même très méchant d’obliger des gens à faire caca dans la jungle ou la Ferme célébrités où il est tout de même très méchant de faire croire à Eve Angeli qu’elle est une célébrité. Mieux, la télé-réalité est un pudding de méchanceté à la limite de la mise en abyme. Non seulement le concept est méchant, mais il faut à chaque fois un candidat méchant chargé de faire tourner la mayonnaise dans le groupe  : c’est par exemple Laure de Loft Story, unanimement détestée par ses comparses et le public. On peut aussi opter pour le méchant coach  : Raphaëlle Ricci épluchant consciencieusement les petits chanteurs à la noix de Star Ac ou Supernanny engueulant copieusement parents difficiles et enfants dépassés. C’est évidemment aussi le méchant jury de Pop Idol, version originale de Nouvelle Star, et son superméchant de service Simon Cowell, qui est devenu une super raclure à l’international puisqu’il sévit aussi aux Etats-Unis. « Vous chantez comme les Spice Girls », a-t-il un jour déclaré à une candidate. « Merci », a-t-elle répondu. « Hélas, ce n’était pas un compliment », a rétorqué Cowell, cruel. Las, en France, il n’a pas fait école et il nous faut nous contenter de ces deux mignardises de Dédé Manoukian et Fifi Manœuvre.

Le méchant chef

Générique  : un couteau de bonne taille traverse la cuisine et se fiche dans la porte du réfrigérateur. Sur la lame, un nom  : Gordon Ramsay. Terreur des cuistots, Attila des gâte-sauce, obersturmführer des restaurants au bord de la faillite, ce véritable chef (12 étoiles à son actif dans ses divers établissements) exerce son art dans Hell’s Kitchen, diffusé en France sur W9 (les samedis et dimanches à 18 heures) et sa version américaine sur Cuisine TV. Hell’s Kitchen, c’est toujours le même rata  : un restau va fermer quand soudain, putain de merde, voilà que Gordon Ramsay débarque avec son putain de talent de putain de cuisinier. Non, nous ne sommes pas atteints d’une forme écrite et foudroyante du syndrome Gilles de la Tourette, c’est juste Gordon qui parle comme ça. A chaque nouveau restaurant subclaquant, Gordon commence par un putain d’état des lieux  : « C’est un putain de dépotoir », commente-t-il, visitant une cuisine à l’hygiène douteuse  ; « C’est une putain de honte pour la restauration », poursuit-il. Avant d’asséner à Tim, le chef contrit  : « Tu ne devrais pas être dans cette putain de cuisine si tu ne sais pas ce qui est bon ou mauvais. » Et les 50 minutes de l’émission sont à l’avenant  : Gordon hurle (« Ça fait une semaine que je gueule sur Tim », résume-t-il), insulte (« Tu cuisines comme une véritable andouille »), se moque (« Tim est un boulet »), sans que jamais le téléspectateur ne prenne la victime en pitié. Limite on en redemande, et au final on aimerait bien qu’il fasse bouffer à Tim les restes découverts dans le frigo (« On dirait de la merde de mouton infestée de fourmis »). C’est le nec le plus ultra  : le méchant qui rend méchant. Et putain que c’est bon.

Le prince des méchants

Mais Gordon est une petite fille à côté de House. Gregory de son prénom, docteur de son métier. Diagnosticien exactement, génial de surcroît, toxico, boiteux… Et en plus l’acteur qui incarne cette carne, Hugh Laurie, est anglais, c’est dire son penchant naturel pour la méchanceté (1). Et si House est le prince des méchants, c’est qu’il n’a pas la cible politiquement correcte. Il s’en prend à son assistant noir, harcèle sa chef et n’a aucune pitié pour ses patients. Surtout s’ils sont vieux ou si ce sont des enfants. Mieux  : un enfant autiste. « Vous imaginez le bonheur que ce serait de vivre libéré du poids de toutes les conventions sociales  ?, balance-t-il à un confrère outré de son cœur de pierre, J’ai pas pitié de ce gosse, je l’envie. » Encore mieux  : un enfant avec une malformation façon Elephant Man. Au premier contact  : « Wouah, qu’est-ce que tu es laid  ! » Et au second  : « T’as quand même du bol, partout ailleurs dans le règne animal, tu te serais fait bouffer tout cru à la naissance par tes parents. » Il est comme ça, House. Et puis, il a tous les droits, puisqu’il sauve les patients à la fin  : un méchant héros, une morale de la méchanceté. Qui vaut à TF1 ses meilleures audiences en ce moment, jusqu’à 9,5 millions de téléspectateurs. Chantmé.

(1) « Ta gueule, putain de connard », note de l’auteur à moitié britannique. « CQFD », note de l’autre auteur.


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