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vendredi 12 février 2010 16:21

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« Metropolis » version Lang

par Bruno Icher

tags : cinéma d’auteur , cinéphilie , Arte

Photo Archives du 7e art

Metropolis, Arte, ce soir 20 h 45.
Voyage à Metropolis, documentaire d’Artem Demenok, Arte, 23 h 15.

Voir Metropolis est un privilège qui se mérite. C’est particulièrement vrai pour des courageux qui, ce soir, braveront les températures polaires de Berlin pour découvrir le monument de Fritz Lang projeté sur grand écran à la Porte de Brandebourg. C’est tout aussi valable pour les frileux qui iront le voir, au même moment, au Fredrichstadtpalast de Berlin ou qui le regarderont sur Arte. Car Metropolis, depuis sa sortie en 1927, n’existait plus qu’en différentes versions plus ou moins amputées. A l’occasion du 60e anniversaire de la Berlinale, l’occasion était donc belle de restituer ce grand moment du cinéma dans sa quasi intégralité.

Un documentaire, signé Artem Demenok et diffusé dans la foulée du film, raconte l’épopée de la reconstruction de Metropolis. Il raconte le tournage dantesque de plus d’un an, mobilisant presque la totalité des moyens de la UFA, le grand studio allemand de l’après-première guerre. On y découvre les décors gigantesques de la cité futuriste imaginée par Lang, fils d’architecte et ancien étudiant d’archi, le travail de fourmi des techniciens, les 35 000 figurants, les méthodes révolutionnaires ou expérimentales auxquelles Lang a eu recours. Le documentaire refait surtout le chemin incroyablement tortueux que les chercheurs et historiens du cinéma ont dû emprunter pour parvenir au résultat présenté ce soir.

Car, ironie absolue pour ce film qui a influencé tant de cinéastes, peu de gens ont pu le voir dans sa version initiale. Quelques mois avant sa sortie, la UFA signe un accord commercial avec la Paramount et la MGM qui l’engage à distribuer 75% de films américains dans les salles allemandes. En échange, les deux majors américaines doivent distribuer dix films allemands par saison aux Etats-Unis. Metropolis est évidemment le premier titre inclus dans la corbeille de mariage. Avant même d’avoir été projeté en Allemagne, les bobines du montage définitif partent aux Etats-Unis. La Paramount, en découvrant la bête, longue de près de trois heures, procède à des coupes claires, ramenant le film à moins de deux heures, parfois au détriment de la cohérence. Pire, les passages ratiboisés sont détruits. Une copie du charcutage est réexpédiée en Allemagne et, à une exception près, c’est cette version qui sera exploitée un peu partout dans le monde, Allemagne compris. L’exception en question concerne une avant-première, en janvier 1927, au UFA-Palast de Berlin.

De cette projection, on retient surtout que le film ne plaît pas à grand monde. La critique se montre réservée, le public encore plus. Lors de son exploitation en salles, ce sera bien pire puisque Metropolis ne rapporte que 75 000 marks, à comparer aux plus de 5 millions du budget, désavœu public qui manque de peu de faire basculer la UFA dans la faillite. Toutefois, à l’avant-première, il n’y a pas que des détracteurs. Un distributeur argentin, enthousiaste, se précipite pour acheter les droits de distribution et emmène le film dans son beau pays. Ce sont ces bobines qui ont été retrouvées en 2008 au musée du cinéma de Buenos Aires, oubliées sur une étagère.

Pendant trois décennies avant cette miraculeuse trouvaille, Metropolis avait fait l’objet de multiples tentatives de reconstruction, principalement menées par Enno Patalas, le plus grand historien allemand du cinéma, et par la fondation Friedrich-Wilhelm-Murnau. De Melbourne à New York en passant par le Gosfilmofond de Moscou où sont rangés des milliers de films ramenés par l’Armée rouge en 1945, les chercheurs sont allés piocher des bouts de pellicule afin de se rapprocher le plus possible de la forme originelle du film.

A présent, grâce à la restauration des bobines de Buenos Aires et au nouveau travail de montage, cet immense travail est terminé. Et ce soir enfin, soixante-douze ans après son achèvement, Metropolis revient tel qu’il a été conçu. On comprendra alors peut-être mieux encore le destin maudit d’un des films les plus célèbres du cinéma. Car, ce que le documentaire ne peut approfondir faute de temps, c’est que Metropolis fut un dilemme pour Lang. Dans une interview télévisée de 1971, cinq ans avant sa mort, le cinéaste avouait qu’il n’avait pas aimé son propre film, même s’il restait ulcéré par le sort qui lui avait été réservé par les distributeurs américains. Il n’aimait pas la vision naïve des rapports de classes et des révoltes sociales du scénario écrit par Thea Von Harbou, sa compagne à l’époque. Après leur séparation et l’exil du cinéaste en 1933, Thea Von Harbou fut l’une des plus farouches partisanes du parti nazi.

Paru dans Libération du 12 février 2010


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