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jeudi 20 novembre 2008 10:47

  • cinéma

Michel Chion plus fiction que science

Soucoupe. Un essai décousu et lacunaire sur l’histoire du genre.

par Didier Péron

tags : cinéphilie , livre

Michel Chion, Les Films de science-fiction, Editions Cahiers du cinéma essais, 400 pp., 35 euros.

Les premières images du Star Trek de J.J. Abrams, prévu pour mai 2009, qui s’annonce plein de bastons intergalactiques aux mégalasers et de créatures extraterrestres en forme de dinosaures génétiquement modifiés, prouvent que Hollywood croit dur comme fer à la fortune du space opera auprès des ados du XXIe siècle.

Le livre de Michel Chion, les Films de ­science-fiction, se propose à la fois de déterminer les caractéristiques propres d’un des genres majeurs du cinéma populaire et d’en retracer, des origines à nos jours, une histoire commentée. Il faut avouer d’emblée que l’exigence intellectuelle de Michel Chion, auteur prolifique, totalement original dans le paysage critique français, qui a ­signé notamment des monographies percutantes sur Lynch, Tati ou Kubrick et récemment un très surprenant Complexe de Cyrano, la langue parlée dans les films français, semble avoir ici opté pour une posture de relaxation en lotus sur transat... En effet, on a souvent l’impression de lire les notes préparatoires à un véritable essai sur la science-fiction, avec les premiers éléments de nomenclatures, les fiches de lecture après révision des films, les bribes de théorisations.

L’ensemble est décousu et la démarche chronologique s’avère épuisante pour la conceptualisation (généralement un point fort chez Chion), car chaque décennie voit l’arrivée sur les écrans de films si différents les uns des autres qu’il semble difficile de dégager des tendances pertinentes. Le cadre générique lui-même pose problème, puisque l’auteur décide d’intégrer sans trop d’explication, par exemple, le King Kong de Peter Jackson ( ??!), mais ne dit rien, ni de Donnie Darko, ni de Southland Tales, deux films majeurs de la SF d’auteur des années 2000 signés du jeune Richard Kelly, fan de Kurt Vonnegut. L’absence, encore plus incompréhensible dans le livre, de l’emprise, grandissante sur l’évolution du genre, du dessin animé japonais (Eureka, de Katsuhiro Ôtomo, Ghost in the Shell, de Mamoru Oshii, ou l’extraordinaire Metropolis, de Rintaro...) et du jeu vidéo compromet aussi le crédit des derniers chapitres. Des erreurs ont échappé à la relecture, notamment en page 129 à propos du Jour où la Terre s’arrêta, de Robert Wise (1951) : « Il a été plusieurs fois question d’en faire un remake et le projet n’a pas encore abouti. » Or, pas de chance, il se trouve que ce remake (avec Keanu Reeves dans le rôle de l’extraterrestre) ne sort pas plus tard que le 10 décembre.

Ses défauts mis à part, le livre n’en demeure pas moins intéressant. Il pointe notamment la domination de figures féminines sur trois films cardinaux de la SF des années 20 (Metropolis et Frau im Mond, de Fritz Lang, Aelita, de Yakov Protazanov), qui entraîne une réaction virile dans les années 30, avec des héros masculins maléfiques tels que Jekyll/Hyde, Mabuse ou l’homme invisible. Le bombardement atomique donne une inflexion apocalyptique nouvelle au genre après-guerre avec des films-sermons  : les films de science-fiction ont alors « toujours un message à nous donner : contre l’esprit de conquête, contre la bombe atomique, la pollution, le contrôle des esprits, la peur du lendemain, la peur de l’inconnu... » C’est Kubrick et son monumental 2001 qui bouscule le kitsch futuriste en le remplaçant par ce que ­Michel Chion nomme la « science-fiction implicite », c’est-à-dire qui ne passe pas son temps à se gargariser de son caractère prophétique ou anticipateur avec des dizaines de robots et des phrases définitives comme : « Branchez les champs de force aux issues ! »

Paru dans Libération du 19 novembre 2008


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