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lundi 14 février 2011 10:36

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Miss Gloss S01E09 : « La Saint-Valentin ? Tu vois pas le business ? »

Toutes les deux semaines, retrouvez sur Ecrans.fr les maraboudficelles de Miss Gloss.

par Miss Gloss (recueilli par Stéphanie Estournet)

tag : Le maraboudficelle de Miss Gloss

©Yann Valeani

Previously, on Miss Gloss

C’était pourtant une semaine qui commençait bien. Lin, la jolie Asiatique que vous avez reçue pour un job à pourvoir de graphiste, vous avait ajouté à ses followers et friends. Vous avez ainsi pu découvrir son univers de collages de photos, détournement de pochettes de vinyles. Lors d’un déjeuner, elle vous avait bluffé par sa douceur et son caractère trempé. Votre CDD de cinq jours (« surcroit de travail, en attendant mieux », avez-vous argumenté tout en étant sûr de garder la main), elle vous l’a renvoyé dans les dents d’une moue boudeuse. On lui a proposé mieux, dans une grosse agence, pour six mois minimum. Elle a souri, espiègle. Dommage...

C’est d’autant plus dommage vous deviez dîner ensemble, vendredi dernier, mais que vous avez finalement dû annuler. Il est 19 heures, vous êtes sur le point de quitter le Studio, vous repasserez chez vous pour une douche rapide, avant de voler vers les mystères de l’Orient, quand Estelle appelle. Effondrée, version Niagara. Matthias l’a plaquée. « Je ne sais pas comment je vais faire. Je ne vais jamais y arriver » : voilà à peu près tout ce qu’elle est capable de hoqueter.

Estelle est comédienne. Une vraie, qui joue régulièrement dans des pièces de théâtre parisiennes reprises en tournée. Vous vous êtes rencontrés il y a un siècle ou deux, dans un squat, comme elle interprétait une version rock d’une pièce de Marivaux. Avec elle, vous avez vécu une folle histoire d’engueulades et de séances de baise, dont vous gardez un souvenir ému. Estelle fait désormais appel à vous dans ses moments de folie, lorsqu’elle « plane de passion », comme elle dit, ou qu’elle dégringole de désespoir.

Contre mauvaise fortune bon cœur, vous débouchez un merlot du Chili et écoutez. Estelle est une insupportable amoureuse. C’est ce qu’elle fait le mieux, selon elle, avec jouer la comédie (elle a d’autres qualités, selon vous, mais vous n’avez pas l’âme à surenchérir). Alors oui, ça ne faisait pas six mois qu’elle était avec Matthias, et pour être honnête, ce n’était pas l’histoire du siècle. « Le problème n’est pas là, conclut-elle, en tendant son verre pour le voir rafraichir. Le problème, c’est qu’on est le 11 février. » Vous haussez un sourcil : « Et ? C’est ton anniversaire ? » Elle secoue la tête, ses pommettes s’empourprent, deux grosses larmes venant mouiller son corsage : « Lundi, lundi... C’est la Saint-Valentin. »

La Saint-Valentin. Ah, ah. Vous êtes à ça d’éclater de rire. Non par moquerie, mais parce que cette année, oui, vous y échappez. Pas de resto débile, de remarques foireuses sur votre tenue, de bon pour un atelier à deux en cuisine moléculaire (il y a deux ans), de coffret stage de pilotage se soldant en un pauvre tour de circuit d’un quart d’heure à 300 bornes de chez vous. Cette année, rien de tout ça. Nada. La paix.

Vous souriez, et les pleurs d’Estelle redoublent. Son problème, au-delà de Matthias, Matthieu ou qui que ce soit, c’est son incapacité à rester en dehors de l’état amoureux. Plus qu’une mauvaise habitude, une toxicomanie. « La Saint-Valentin, s’exclame-t-elle, un cœur à la place de chaque pupille, c’est ZE jour de l’année. Celui où je suis tout à ma passion, à mon amour, moi pour lui, lui pour moi. En dehors du monde. Pour l’éternité. » Elle vous regarde, semble soudain vous voir, et les deux cœurs se brisent en deux filets de larmes. Vous la bercez, la rassurez de vos plus beaux mots. Et quand enfin elle s’endort ivre de merlot et de chagrin, vous vous resservez un verre, et évitez vos mails, la timeline, le mur de votre FB.

Le lendemain, Estelle essaie de sourire et vous avez envie de lui demander de s’épargner une telle grimace de douleur. Un café en terrasse, vous poussez bras dessus, bras dessous jusqu’à cette magnifique boulangerie. Erreur. C’est le dernier jour des soldes, et vous voici pris dans la fièvre de la dernière bonne affaire. On se presse, un flot dans un sens, dans l’autre, des poussettes, des bandes d’encapuchés, des téléphones amplificateurs d’hystérie. « Je lui avais acheté une super jolie chemise noire », sanglote Estelle devant un magasin de fringues pour hommes.

C’est peut-être l’épais relent sucré de la parfumerie d’à côté, le gars qui braille dans les haut-parleurs, les deux filles triple XL qui gloussent devant un ensemble culotte soutien-gorge pour anorexique ; à moins que ce ne soit ces cascades de cœurs dans les vitrines, suspendus un peu partout, pailletés, clignotants, les engueulades des uns, la queue pour une crêpes, les embrassades des autres... Vous vous tournez vers Estelle, accrochez vos yeux aux siens : « La Saint-Valentin est fêtée par plus de la moitié des Américains. Tu vois pas le business ? Regarde autour de toi. Bon sang, regarde. Des aspirateurs roses, des slips à perdre à jamais l’envie, des couples en rang d’oignons bouffant des menus ringards et s’engueulant sur le chemin du retour... C’est ça qui te manque ? C’est ça ton idéal ? »

Estelle est rentrée chez elle, vous promettant de ne pas attendre une prochaine rupture pour vous donner des nouvelles. Ce dimanche, votre mère était dans tous ses états parce qu’elle venait de comprendre que le dîner à bord d’une montgolfière qu’elle offrait à votre père s’accompagnait forcément d’un steward dans un espace pour le moins réduit.

Chez vous, vous avez débouché une nouvelle bouteille de merlot. Ouvert vos réseaux. Lin était sur votre mur, votre TL. Jusque dans votre boîte mail. Une semaine qui ne se finissait pas si mal.

Retrouvez aussi tous les maraboudficelles de Miss Gloss.

Retrouvez les écrits de Professeur Scrine.


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