mercredi 16 novembre 2011 19:07
Miss Gloss S02E10 : Vous envisagez une appli pour fractionner le temps
Toutes les semaines ou presque, retrouvez sur Ecrans.fr les maraboudficelles de Miss Gloss.
par Miss Gloss (recueilli par Stéphanie Estournet)
tag : Le maraboudficelle de Miss Gloss
Miss Gloss © Yann Valeani
Lundi, 11 heures – Convoqué par votre archichef Fred, vous vous attendez à un débriefing sur les dernières propositions pour Fruits Limo, le prochain produit tête de gondole de votre client leader Eau Minérale. Au lieu de quoi, Jacques, un déairache en hauteur si peu épais qu’on le croirait en 2D, glisse devant vous un document A4. Une lettre signée des dirigeants des différentes sociétés partageant le bâtiment de VFBdC appelant à la dénonciation des « usagers de drogue » dans le cas où « ce genre de pratiques ne cesseraient pas ». « Usagers de drogue ». Aka votre team. Vous vous y attendiez, Willie Bee vous en avait averti en off, dès la semaine précédente. 15 heures – Vos créas encaissent le coup, licenciés pour faute lourde. Herbert broie le bout de ses épaisses dreads roses entre deux doigts. Tom tripote les anneaux de son nez. C’est Nico, torse et pieds nus, qui parle le premier : « C’est une boîte de vieux. De cons et de vieux. » Il sort un paquet de feuilles à rouler XXL de son sac Dakine. Vous secouez la tête : « Tu rigoles ou quoi ? » Nico : « Toi, t’es pire, t’es servile. » Vous vous souvenez de ce jour où Willie Bee avait exigé des excuses à un client après une réflexion sexiste. Elle était soudain LA femme, absolue et superbe, admirable d’audace et de conviction. Vous exigez des excuses de Nico. Il sort ses feuilles et ses clopes à la main. Mardi, 14h30 – Déjeuner avec Fred et son blackberry. Des marchés s’ouvrent vers New York. Londres. Et même Bombay. Il dit : « Je t’ai promis il y a six mois qu’on irait jusqu’à la lune. Il ne tient qu’à toi. » Tapote. Lit. Dit : « Ton équipe, ça pouvait pas marcher. » Lit. Sourit. Tapote. Dit : « C’est has been les piercings et tous ces trucs. » Ajuste la fermeture de son hoodie. Tapote. Sourit : « Si tu vois ce que je veux dire… » Mercredi, 11 heures – Tom vide son bureau en silence. Vous ne l’aviez jamais vu présent à une heure aussi matinale. Arrivent Herbert et Nico. Pas un mot, pas un regard. Willie vous a raconté l’ersatz de négociations, hier soir sur Skype, dans votre quart d’heure réglementaire consacré à VFBdC. Après quoi vous avez glissé sur des sujets plus légers — sa passion pour la voile, son manque de temps pour les régates. Via vos cams, elle vous donne désormais à voir des bouts de son intérieur. Un mur beige et bordeaux avec ses cadres dorés, un autre barré d’une étagère avec ses tasses en porcelaine blanche et ses grosses lettres marron qui disent CAFE. Vous rêvez de la voir dans le miroir de la salle de bain. De la toucher dans le couloir qui mène à sa chambre. Quand vous relevez la tête, le bureau est vide. Au sol : les rufs pour Eau Minérale balafrés de coups de cutter.
Jeudi, 10 heures – Un café à la main, mails, synchronisation de vos machines, préparation de la réunion de cet après-midi, un nouveau budget : le géant du shampooing Boucles et Déliés. Les mecs de l’informatique tirent du câble à vos pieds. Fred a promis. Tout va bien se passer. 11h30 – Votre écran, et juste au-dessus, son visage. Comme si elle était sortie de la boîte — ses hautes pommettes, ses grands yeux perçants. Willie a sa voix de chef : « Voici Grégoire Untel. » Derrière elle, il a l’allure athlétique, en costume au pli parfait, chemise pervenche, un bouton ouvert qui dit sa confiance. Un cartable, dont il sort un blackberry. Tapote. Dit : « Désolé. » Vous tend la main. A un regard pour Willie. Énumère des agences de com, les plus prestigieuses. Sourit à Willie. À la fin de la liste, vous lui montrez son poste, commencez un topo sur Eau Minérale et Boucles et Déliés. Willie vous coupe. « Greg » sait déjà tout. 23h30 – Statut Skype : disponible. Vous détestez ces soirées que vous passez à l’attendre. Accessoirement, vous vous détestez – et il paraît difficile de vous donner tort. Vendredi, 10h30 – Votre espace compte désormais cinq tables de créatifs, derrière lesquels quatre hommes et une femme, tous recommandés par Fred et/ou Willie Bee. Vous vous êtes montrés accueillant, vous avez proposé un café « pour faire connaissance ». Tous ont décliné, Grégoire a expliqué : « C’est aussi bien si on attend la réunion de 11 heures avec la direction. On a le temps de se familiariser avec nos postes de travail. » Tous ont acquiescé. Vous avez bu votre café avec un gars de l’informatique. 11h30 – Face à la fenêtre... Vous savez pourtant que c’est la place à ne pas occuper. Surtout quand le soleil tape. Mais vous êtes arrivé quelques minutes trop tard — et tous le savent aussi. Alors que vous devriez faire corps avec les cadres dirigeants vous êtes à leur opposé, noyé parmi les nouveaux venus. Fred leur souhaite la bienvenue, raconte VFBdC dans un mélange de fierté puérile et de blagues usées. Vous envisagez une appli pour fractionner le temps, le ranger à votre guise. 22h22 – votre sonnerie Skype retentit, Elle apparaît. 23h23 – Elle raconte une anecdote de l’époque où, efapienne, elle se voyait en maîtresse de com à l’Elysée. Son iPad en main, elle a pris la parole pour narrer par le détail les dossiers en cours, les urgences, les dead-lines. Sa voix dit : Je dirige cette boîte, craignez-moi. Et : Mettez-vous au pas, donnez le meilleur de vous-même, ou vous serez virés, comme les autres. Vous la voudriez rieuse, détendue, nocturne. Au lieu de quoi, son ombre glisse sur la table comme celle d’une héroïne hitchcockienne. Grace Kelly allumant les lampes dans la pénombre de l’appartement de James Stewart — femme vampire. Vous la voudriez bavarde, généreuse, coquette. Au lieu de quoi, mécanique effrayante, elle synthétise, envisage des rétroplannings, boucle ses phrases par des « asap ». 13h30 – Vous avez évité, ce qui n’est pas très malin, un déjeuner de chefs. Vous soulevez de la fonte à la salle de gym. Vous comptez. Pensez : « Vide, vide, vide... ». Au vestiaire, des types font des projets pour la soirée. C’est vendredi, oui vendredi. Vous vous souvenez d’une époque où ne rien avoir de prévu pour un vendredi soir était tout bonnement inconcevable. Vous pensez : FB. Skype. Willie. Dans l’ascenseur, votre meilleur ennemi : Nanar. « On boit une bière après le taf ? » Ses yeux disent : « Tu vas me raconter toutes tes galères que je puisse bien me foutre de toi dans ton dos. » Et : « Peut-être même que je pourrai en profiter. » Vous vous promettez de ne rien dire qui pourrait vous nuire. Vous vous promettez de ne pas vous connecter à vos écrans ce soir. Retrouvez Miss Gloss sur son blog, et le travail de Yann Valeani, le dessinateur.
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