Miss Gloss S01E11 : Votre iPhone n’en dira pas plus
Toutes les deux semaines, retrouvez sur Ecrans.fr les maraboudficelles de Miss Gloss.
par Miss Gloss (recueilli par Stéphanie Estournet)
tags : facebook , Le maraboudficelle de Miss Gloss
Miss Gloss © Yann Valeani
C’est samedi. Voilà ce que vous vous répétez depuis un temps indéterminé. Bruit d’un verre renversé, d’un liquide qui coule. La table de la cuisine. Votre jambe soudain mouillée. Vous comprenez que ce verre était dans votre main, qu’on n’est pas en train de vous cogner le crâne à coups de Bottin. Vous cherchez. La déesse Aspirine danse dans votre verre rafraichi. De vagues images vous reviennent. Vous craignez le pire. Vous errez à la recherche de votre téléphone, ce qui vous permet de vous dire que vous êtes encore en vie. Ravalant une nausée, vous harponnez un souvenir. C’est la fin de la journée hier, et même la fin d’une semaine. Nanard a sorti une bouteille de Maccallan dont il fait l’article : « Vingt ans, floral, fruits acidulés. » Damien et Nestor font oui, oui. Au deuxième verre, ils ont déjà sorti une canette de soda pour couper l’alcool. Nanard pose un gobelet devant vous : « Tu trinques avec nous ? » Pourquoi pas. Le premier verre a pour effet d’éclairer votre vie d’une teinte dorée et chaude, comme si vous passiez d’un gros néon blanc à plusieurs loupiotes savamment disséminées. La discussion roule sur le ragot du moment –la fille de la compta, une blonde sculpturale nommée Sophia, filmée en pleine action avec un gardien de l’immeuble. Les images ont été prises par Gustave, un informaticien, via le circuit interne de vidéo. Pressé par Nanard et Damien, Gustave montre le sextape. Sarah glousse et se ressert un verre. Tous regardent, commentent, vous compris. Le Maccallan a été englouti, ainsi que votre envie d’aller comater seul chez vous. Vous voici attablé devant une pizza avec une demi-douzaine de vos collègues. Sarah a insisté pour s’asseoir à vos côtés, Nanard est occupé avec la serveuse. La tête vous tourne, il y a longtemps que vous n’avez pas bu. Au fond de la salle, un couple, il lui tient la main, elle n’a d’yeux que pour lui, elle est craquante avec ses cheveux coiffés à la garçonne et ses mains aux longs doigts. Des pichets de margharita, vous avez perdu le fil. Nanard est dans son meilleur rôle de braillard viril, la serveuse ne sait plus si elle doit lui céder ou le couvrir de Tabasco. Sarah a, elle aussi, pris sa place, entre gentille petite bonne femme et grosses provocations. Elle remplit son verre, votre verre, encore. Elle vous dit à l’oreille : « Je suis contente de te voir en dehors. » Vous ne comprenez pas bien le propos mais sentez parfaitement la rondeur de son sein qui s’appuie un instant contre votre bras. Après, vous ne savez plus. A la table de votre cuisine devant une nouvelle déesse Aspirine, vous fouillez votre douloureuse caboche. Sortie de la pizzeria titubante, retour dans votre formidable boîte de com underground pour un dernier verre ; Damien et Gustave fracturent la porte d’un chef, reviennent en héros avec des bouteilles ; des hits des années 80 braillés par un Mac ; Nestor et Ella, une rédactrice, se frottant l’un à l’autre ; « chacun fait, fait, fait, c’qui lui plait… » Votre téléphone dit qu’il pleut. Machinalement vous le tripotez. Une photo de Nanard montrant ses abdos dans la pizzeria, une autre où il embrasse la serveuse une main conquérante sous un sein. Et soudain, vous avez le souffle court. Les photos défilent, Gustave pointant un majeur à l’objectif avec un regard fou, Damien à quatre pattes au-dessus des toilettes, Ella sur les genoux de Nestor. Et Sarah ôtant un bouton de son chemisier, son chemisier lui-même, son soutien-gorge. Des gouttes de sueur perlent sur vos tempes. Non pas que la généreuse poitrine de votre graphiste vous émeuve, mais vous avez peur de comprendre : la photo est prise dans le bureau d’un chef, il n’y a personne autour de Sarah, et son regard dit que ce qu’elle fait, elle le fait pour vous, uniquement pour vous. Dans un réflexe, vous passez une main sur votre caleçon. Tout est là, sans douleur. Mais votre mémoire continue de vous bouder, et votre iPhone n’en dira pas plus. Comment savoir jusqu’où vous êtes allé ? Avec Sarah… La petite Sarah… Non ! Et d’un coup, nouvelle vague de panique. Vous checkez votre Facebook, votre timeline. Mais non rien – ce qui ne signifie malheureusement pas grand-chose, vous en avez conscience. Vous pensez à Eva Longoria. Rihanna. Laure Manaudou, et même Mario… Vous pensez aux règles élémentaires de vie de bureau (règle numéro 1 : faire la césure entre le personnel et le professionnel, toujours). Vous pensez que vous n’avez pas été grandiose sur ce coup-là (et peut-être même sur un autre, pour ce que vous en savez). Vous pensez à lundi matin, en regardant votre déesse Aspirine. Il y a des situations auxquelles même les dieux ne peuvent rien. Retrouvez tous les maraboudficelles de Miss Gloss. Retrouvez aussi les écrits de Professeur Scrine.
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