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jeudi 21 janvier 2010 10:23

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«Mon chanteur préféré, c’est Brassens»

Joann Sfar, réalisateur de «Gainsbourg (vie héroïque)».

par Eric Loret

tag : musique

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Serge, sosies rock

Le dessinateur Joann Sfar s’attaque au monument Gainsbourg, entre vrais partis pris et chromo d’époque.

Journée de promo à la bourre, dans un café près des Champs-Elysées. Joann Sfar n’en laisse rien paraître : aimable et souriant, il propose même de tenir le dictaphone près de sa bouche à cause du bruit ambiant. «Comme Gainsbourg, quand il était vieux et bourré. Il chuchotait dans le magnéto du journaliste et, comme ça, le mec découvrait l’interview en rentrant chez lui.»  

Dans Gainsbourg, votre livre paru chez Dargaud, vous écrivez que «c’est l’histoire d’un poète qui a décidé de conquérir la France en s’appropriant la langue française».
Je crois que toutes les réflexions nationalistes fondées sur le territoire sont vouées à l’échec et au conflit. Gainsbourg a eu l’intelligence de miser sur la langue française, de la «tenir par les couilles» comme il l’a répété mille fois. C’est ce qu’il y a de formidable avec les langues. On peut en maîtriser dix et on peut les maîtriser mieux que les mecs qui sont dans le pays depuis vingt générations, car c’est une question d’intelligence. Et ça passe par la bouche, donc par la sexualité, la douceur.

La conquête de la France se fait donc aussi par les femmes…
Il y a chez lui une confusion entre l’intime et le public, qui lui fait résoudre son rapport à la France avec des femmes emblématiques du pays, de Gréco à Bardot. Mon grand-père disait : «Tu sais, l’antisémitisme, dès que tu arrives dans une chambre à coucher, ça s’arrête.»

Vous avez accentué la problématique juive de Gainsbourg, par rapport à l’image publique qu’on en avait…
C’est un type de Juif dont je n’avais jamais parlé dans mes récits. Jusque-là, c’étaient toujours des gars qui portent un héritage culturel ou religieux. Là, c’est un titi parisien à qui l’administration de son pays signifie soudain sa judéité. Une des thèses du film est qu’il utilise cette blessure pour ouvrir ensuite la porte à des musiciens noirs, qui viennent s’emparer de la Marseillaise.

Il y a deux épisodes méconnus de la vie de Gainsbourg. Le premier, c’est son séjour de deux ans à l’orphelinat de Champfleur, une émanation du Bund, les trostkystes sionistes qui recueillaient les enfants dont les parents n’étaient pas revenus des camps. Il y donne des leçons de natation, de mandoline, il fait des tours de prestidigitation. A son arrivée, il s’appelle Lucien et, quand il quitte l’établissement, il se fait appeler Serge. Or, Serge, c’était le prénom du directeur de Champfleur, que tout le monde appelait «Monsieur Serge».

L’autre moment, que je n’ai pas traité dans le film mais qui est dans le livre, c’est lors de la guerre des Six Jours. De Gaulle révise sa politique à l’égard d’Israël et beaucoup d’intellectuels juifs se demandent si l’universalisme juif est compatible avec l’universalisme français. Gainsbourg écrit le Sable et le Soldat pour l’armée d’Israël. La chanson passe sur les radios israéliennes pendant le conflit. Mais, dès que la guerre est finie, Gainsbourg la renie, il ne veut plus en entendre parler ni qu’elle figure sur des compilations. On est face à un mirage romantique d’appartenance. C’est l’histoire de Kafka devenu tuberculeux et qui veut apprendre l’hébreu pour ne plus utiliser l’allemand. Puis il prend conscience de l’absurdité de son attitude.

On dirait que vous avez tourné un biopic du peintre Jules Pascin (1885-1930) auquel vous avez consacré un livre, paru chez l’Asso…
Avant de dessiner Pascin, je voulais faire le livre écrit par Gainsbourg, Evguénie Sokolov. Quand j’ai appris sa mort, je suis quand même monté à Paris et j’ai mis mes pages dans sa boîte aux lettres, même s’il était mort. C’est le même personnage après lequel je cours. Un Juif qui ne se passionne pas pour la religion, qui adore son pays d’accueil etse prendre des coups sur la gueule. C’est une figure christique, c’est le plus chrétien des Juifs. Il y a un désir de réussite, de reconnaissance chez lui. Brassens refusait toutes les médailles, Gainsbourg s’en inventait.

C’est pour cela que vous interprétez le rôle de Brassens dans le film ?
Là où j’ai mis, je crois, le plus de moi dans le film, c’est dans le rapport au papa et, effectivement, Brassens arrive en ange de la mort pour le père de Gainsbourg. Histoire de dire que, là, c’est chez moi. Et puis ça marque mal pour quelqu’un qui vient de faire un film sur Gainsbourg mais moi, mon chanteur préféré, c’est Brassens.

Comment conciliez-vous la subjectivité de votre regard avec la reconstitution pseudo-objective des détails, des physionomies ?
Ce qui m’intéresse dans ce jeu de ressemblances dérangeant, presque agaçant, c’est de donner parfois une présence plus vraie que nature de Gainsbourg et, une seconde après, que le comédien s’envole vers Charlie Chaplin. Ce sont des fantômes. J’ai voulu remettre en avant le spectacle forain au cinéma. Tu sors pour voir la femme à barbe, tu sors pour voir le sosie de Gainsbourg. C’est joli de proposer un numéro de cabaret, un numéro de danse. J’ai éliminé tous les témoignages des proches de Gainsbourg. En revanche, j’ai retenu tout ce qu’il a dit et écrit. Le chanteur, je m’en fous. Poète de langue française, ça m’intéresse. Imiter sa voix, je m’en fous, trouver la stance de ses phrases, ça m’intéresse. Je note tout ce qu’il a dit, j’enlève les phrases, restent en creux les récits. Plutôt que d’imaginer Gainsbourg, j’aime bien dire que je l’étudie. Pour la musique, on n’a pas eu peur non plus d’être très didactiques en modifiant la mélodie, le tempo des chansons, en montrant des influences russes, africaines, swing. On a essayé de provoquer le spectateur pour qu’il aille comparer, voir ce qu’on avait changé et donc ce qu’on raconte.

Vous avez éliminé les aspects pédophiliques de son univers, les «culottes à trou-trou», l’inceste, etc. L’enfance se retrouve au contraire en position de sujet.
C’est juste que je ne ressemble pas à Gainsbourg. Je m’inspire plutôt de l’enfance de Pascin, qui avait tellement peur de son père qu’il se réfugiait au bordel et qui a été élevé par des putes. J’aimais bien mettre en scène ce petit garçon qui drague des filles adultes. Sur le rapport de Gainsbourg aux gamines, c’est comme quand il insulte Whitney Houston, ça ne me passionne pas. Mais il reste un personnage de satyre. Au cinéma, il y a beaucoup de bouffons, mais il n’y a plus de satyres. C’est la chape de plomb américaine sur la sexualité qui veut que le film soit un médicament à l’issue duquel le couple se porte mieux. J’ai pris plaisir à montrer un personnage très européen qui n’apprend rien : il ne progresse pas, il n’évolue pas. Il vieillit.

Votre mère, Lilou, est présente dans la scène du bureau de Barclay, où l’on voit la pochette d’un de ses disques…
Ma maman était chanteuse. A 19 ans, elle a été élue «Melle Age tendre». C’était une universitaire. Elle faisait partie de ces gens comme Joe Dassin, intelligents mais qui souscrivaient avec un plaisir indicible à la chanson con. Elle a fait deux disques chez Barclay. J’avais 3 ans quand elle est décédée. Un psychiatre - si je le retrouve, je le tue - a dit qu’il valait mieux me dire qu’elle était en voyage. Il paraît qu’en revenant dans notre appartement après le décès de ma mère, parce qu’il y avait des housses sur les canapés, j’ai dit : «Oh, les canapés sont déguisés.» Dès lors, toute ma vie a été mensonge et déguisement.

Paru dans Libération du 20/01/10


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