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vendredi 16 mars 2007 13:25

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« Mon film est un message encodé pour les humains des années 3010 »

Long métrage d’animation 100% fait maison par l’énigmatique M Dot Strange, « We are the strange » est une fantaisie sensorielle à l’atmosphère dérangeante. Entretien.

par Marie Lechner

tags : net-art , vidéo , bande-annonce , animation

DR

Etrange film, étrange réalisateur, et drôle d’histoire que celle de We are the Strange, long métrage d’animation 100% fait maison par l’énigmatique geek M Dot Strange, alias Mike Belmont. Pendant trois ans, le jeune homme de 27 ans, basé à San José en Californie, s’est enfermé avec sa Gameboy dans sa chambre bourrée d’ordinateurs, travaillant comme un forçat à la réalisation de cet ovni hypnotique. We are the Strange racontant la dérive de Blue, fille paumée échappée d’un manga, et d’Emmm, garçonnet à tête en plastique frappée de la lettre M (son alter ego) partis à la quête d’une glace, deux êtres innocents en perdition dans un monde de ténèbres où s’affrontent des monstres diaboliques. Fantaisie sensorielle, musicale, au scénario opaque, à l’atmosphère dérangeante, aux effets visuels frénétiques, We are the Strange mixe combat de robots et monstres géants à la sauce japonaise (sentai), théâtre kabuki, marionnettes freaky inspirées des Frères Quay, monstres à la Ray Harryhausen et jeux vidéo vintage sur une trépidante bande son chiptune. Un film mutant qui recourt à l’animation traditionnelle image par image, à la 3D et à un curieux mélange de graphisme 8 bit et d’anime qu’il appelle « Str8nime ».

Sélectionné au prestigieux festival de Sundance, ce projet mégalo a drainé des fans qui ont suivi toutes les étapes de la fabrication (grâce aux confessions presque quotidiennes du réalisateur sur Youtube et sur son blog), mais le film n’a pas obtenu l’accueil escompté. Le « Uberector » autoproclamé, M Dot Strange, a bien voulu répondre par mail à nos questions. En attendant de voir le film débouler un jour sur nos écrans.

We are the strange est-il votre premier long métrage d’animation ?
Oui, j’ai fait un film en prise de vue réelle en 2001 et à peu près 60 courts-métrages et environ 20 films d’animation avant We are the Strange. J’ai aussi réalisé neuf albums musicaux. J’ai quitté l’école à huit ans et j’ai étudié tout seul, je voulais devenir entomologiste. J’ai menti sur mon formulaire de candidature et je suis allé à l’université, j’ai obtenu mon diplôme en kinésiologie (étude du mouvement) parce que je faisais de la musculation à cette époque. Tout le reste m’ennuyait, j’ai commencé à faire des films à l’âge de 18 ans.

Qu’est ce que vous a inspiré cette étrange histoire ?
Plusieurs expériences de ma vie réelle, ce sentiment d’aliénation qui m’habite depuis toujours, quel que soit l’endroit où j’allais et les personnes avec qui j’étais, je ne me suis jamais senti à ma place. Quand je vivais à Los Angeles, j’étais très déprimé et seul dans mon petit studio d’animation. Sur Internet, j’ai pu rencontrer quelques personnes qui me ressemblaient et ça m’a soulagé un peu. J’ai créé un morceau intitulé « We are the Strange », qui s’adressait à toutes les autres personnes étranges au monde. Le film est une extension des sentiments de cette chanson.

D’où vient cette fascination pour les jouets cassés ?
Plusieurs événements traumatiques se sont produits durant mon enfance, qui m’ont donné ce sentiment d’être brisé. En grandissant, je ne ressentais rien, je me sentais vide à l’intérieur. C’est à ce moment que les poupées brisées ont commencé à me fasciner. Quand les gens passent à l’âge adulte, ils jettent leurs jouets. C’est comme s’ils cassaient l’enfant en eux. Plus tard, ils tentent de retrouver cet enfant parce leur vie d’adulte est misérable. Ca m’amuse de recycler ces jouets pour en faire de nouveaux objets. J’ai fabriqué la plupart des personnages de mon film avec des objets trouvé dans la rue, j’ai récupéré la tête d’Emmm dans le caniveau, Rain est fait de câble et de latex, Blue et Him sont eux des modèles en images 3D. Tous les monstres sont fait d’aluminium de câbles, de tissu et de latex.

Il y a de nombreuses références dans le film aux jeux vidéo vintage, la bande son est très inspiré par l’esthétique 8 bit.
J’ai joué aux jeux vidéo ma vie entière, ils ont une énorme influence sur mon art. Je me souviens quand la NES (console Nintendo) a été lancé aux Etats-Unis. Mon meilleur ami en a eu une pour Noël, c’était une période magique. Les jeux avaient des graphismes et des musiques tellement simples mais ils étaient plus chaleureux que les jeux d’aujourd’hui. Ces vieux jeux avaient une âme parce qu’ils ne reposaient pas sur un spectacle graphique ou une grande complexité technique. Je ne suis pas un artisan très doué, je ne suis pas non plus un musicien talentueux, mais j’ai du coeur.

Quels sont les réalisateurs qui vous ont influencé ?
Les frères Quay, l’animation japonaise et David Lynch sont des grandes sources d’inspiration pour la musique. J’ajouterais aussi les films de samouraï des années 60, les westerns spaghetti, les cinématiques des jeux vidéo 8 bit.

Vous avez pratiquement tout fait vous-même dans ce film ?
J’ai mis trois ans à le faire. Je travaillais sept jours sur sept. C’était très intense, mais j’aime travailler dur, j’aime les challenges. Je pense que je suis une sorte de réalisateur masochiste. J’ai fait le film pour moins de 25 000 dollars, la plupart sont partis dans les ordinateurs.

Pendant que vous le réalisiez, est-ce que vous imaginiez qu’il finirait au festival de Sundance ?
J’étais tellement immergé dans le processus que je n’avais même pas pensé à le montrer au public. Je ne pensais pas être sélectionné à Sundance, c’était une vraie surprise. C’était aussi une surprise pour le public de Sundance parce que j’ai amené un vrai film artistique d’avant-garde dans leur marché du film hollywoodien et ils n’étaient pas prêts pour ça. Oui, nous sommes vraiment les étranges. Je pensais vendre moi-même mon film sur DVD mais il y a quelques distributeurs aux Etats-Unis qui sont intéressés. Mais je pense que le public français ou japonais saura mieux l’apprécier que le public américain.

Etiez-vous déçus par l’accueil que le public a réservé au film à Sundance ?
Oui, bien sûr. Voir des troupeaux d’humains sortir durant votre film est très déconcertant jusqu’à ce que vous réalisiez qu’ils font partie d’un troupeau. Mon film a été fait pour des gens qui veulent des expériences différentes, ce qui n’est pas le cas du public de Sundance. Maintenant, je suis presque heureux que ces gens là soient sortis. S’ils avaient aimé, ça voulait dire qu’il était trop faible. Or il est audacieux et fort.

Etait-il important pour vous de partager le processus de fabrication du film avec un public en ligne ?
J’ai blogué sur le film pendant trois ans, mais je ne mettais pas d’images en ligne, alors je n’ai pas vraiment eu de retours. J’ai posté une bande-annonce sur Youtube trois mois avant la fin du film. C’était important pour moi d’avoir un avis des internautes, de savoir s’ils aimeraient voir le film. Je pense que ces sites de partage de vidéos sont géniaux parce qu’il permettent une sorte de connexion très personnelle avec votre public potentiel. Je pense que les gens sont moins tentés de pirater votre matériel s’ils vous « connaissent ». Alors je me suis mis moi-même à disposition sur Youtube pour que les gens voient que je suis une vraie personne et ils peuvent décider s’ils veulent me soutenir ou non. Un groupe de gens qui suivaient l’évolution de mon film sur Youtube sont venus pour la première et nous sommes devenus amis depuis.

Pensez vous que We Are The Strange remet en question le modèle traditionnel de production et de distribution de film ?
Oui, bien sûr. Je suis une personne seule qui a fait le travail d’une centaine de personnes dans une production traditionnelle. On va voir de plus en plus de films d’animation de grande qualité créés par des petits groupes ou par des individus dans leur garage ou leur grenier. Une renaissance de l’animation. J’ai moi-même réalisé un tel film, il a été projeté au plus distingué des festivals de films des Etats-Unis, sans que j’ai la moindre connexion politique ou personnelle. Maintenant qu’est ce qui va rester à Hollywood ? Je ne pense pas qu’ils aient de meilleurs histoires ou de personnages plus sincères. Et moi aussi je peux faire des explosions en 3D...

Ce film est-il une sorte de manifeste ?
Oui, un manifeste audiovisuel en quelque sorte. Une sorte d’expression subversive synthétique qui contient un message encodé pour les humains des années 3010.

Quelles sont les prochaines étapes ?
Nous n’avons pas encore exploré le marché international, mais je pense qu’il sera plus réceptif. Je suis en train d’écrire mes trois prochains films en ce moment. Une animation sur la fin du monde, un film d’action samouraï et un autre film d’action sur un kidnapping par un alien, un sujet que je maîtrise bien. Je suis en train de faire aussi plusieurs clip vidéos pour mes artistes favoris.


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