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jeudi 24 décembre 2009 14:02

  • cinéma

« Mon nom et mon film sont désormais interdits en Iran »

par Jean-Pierre Perrin

tag : interview

Bahman Ghobadi. CC Neva Micheva

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Bahman Ghobadi révèle toute l’énergie de l’underground iranien.

A la question « Pourquoi filmez-vous ? » posée par Telerama.fr pendant le dernier Festival de Cannes, Bahman Ghobadi répondait : « Pour faire le vide spirituellement… Pour pleurer. Quand on ne me laisse pas faire de cinéma librement, comme c’est le cas maintenant, je maudis mon sort. » Né en 1969 au Kurdistan, il a reçu la caméra d’or en 2000 pour son premier film, le marquant Un temps pour l’ivresse des chevaux. Rencontre à Paris avec le citoyen d’un pays sous pression.

On découvre dans votre film un aspect assez peu connu de l’Iran : la richesse de sa scène musicale underground. Est-ce propre à Téhéran ?

Non, il y a des groupes dans tout le pays, à Tabriz, Ispahan, Mesched [l’une des deux grandes villes religieuses iraniennes, ndlr]… J’estime qu’il y a un bon millier de groupes musicaux dans le pays. On ne les connaît pas, bien sûr, parce que 95% de la pratique artistique en Iran se fait de façon clandestine. Au départ, je n’avais pas l’intention de faire un film sur les groupes iraniens, j’ignorais largement leur existence. Ce sont eux qui se sont imposés à moi. Ce sont eux qui m’ont donné l’idée de le faire et m’ont insufflé leur énergie et toute celle que l’on trouve dans le film. Je n’ai donc été que le pont qui a permis à leur musique de sortir d’Iran. Je peux même dire qu’ils ont ouvert une nouvelle fenêtre en moi, suscité un nouveau style et m’ont donné du courage et de l’espoir.

Comment avez-vous procédé pour aller à leur rencontre ?

J’ai rencontré un groupe qui m’en a fait connaître un autre et ainsi de suite. Certains ont accepté d’apparaître dans le film, d’autres pas. Je venais d’abord les rencontrer pour leur montrer le script. Après, je leur téléphonais à l’improviste en leur disant : « J’arrive. » Certains avaient très peur, d’autres voulaient bien jouer mais n’avaient pas d’endroit où j’aurais pu les filmer. J’ai dû tout tourner en dix-sept jours. Il ne fallait pas non plus que plus de dix personnes soient au courant. Car plus il y a de gens dans le secret, plus les risques que la police intervienne sont nombreux… C’est ça, les conditions de la scène alternative en Iran. Rien à voir avec ce qui se passe en Occident. En Iran, les groupes doivent se débrouiller tout seuls. Personne ne peut les aider.

Mais toute la jeunesse iranienne ne se reconnaît pas dans ces groupes ?

Ils sont représentatifs d’environ 70% des jeunes Iraniens. Mais jusqu’à présent, tous les réalisateurs iraniens avaient peur de faire un film sur un tel sujet. Et spécialement moi.

Votre film est à la fois un documentaire et une fiction. Quelle est la part de l’un et de l’autre ?

Quand un film est très proche de la réalité, il ressemble à un documentaire - j’en ai d’ailleurs fait trois auparavant. Mais pour faire ce film, il m’a fallu en oublier la direction pour aller à l’intérieur des situations. J’ai fait en sorte que les gens ne me voient pas. En fait, je ne suis pas un politique et je hais la politique. Si j’apprends quelque chose, j’essaye de le transmettre. J’oublie alors que je suis réalisateur.

Est-ce fréquent que des jeunes se tuent, comme dans votre film, en cherchant à fuir une descente de police lors d’une soirée ?

A mon avis, un jeune meurt de cette façon en moyenne tous les quinze jours. On ne le sait pas parce que l’information n’est pas libre en Iran. Si un jeune se tue à Sanandaj [ville de la région iranienne du Kurdistan d’où est originaire le cinéaste], cela ne va pas se savoir à Téhéran. Et c’est vrai dans tout l’Iran.

On est frappé par les paroles des chansons : beaucoup célèbrent l’amour spirituel, avec des poèmes de Maulana par exemple (1)…

C’est symbolique, car les jeunes ne peuvent pas parler du corps. C’est à travers la musique que l’on voit combien ils sont sous pression. Il n’y a pas de lieu en Iran où parler de musique, de danse… Le gouvernement est très sensible à tout ce qui évoque les problèmes sociaux. Mais, en réalité, 90% des chansons parlent de politique, bien sûr pas ouvertement. Quand le chanteur de blues que l’on voit dans mon film parle de l’ouvrier qui baise la main de son patron, il faut comprendre que c’est l’attitude de Mahmoud Ahmadinejad envers le Guide suprême, Ali Khamenei. Aujourd’hui, il n’est pas exagéré de dire que les jeunes sont plus intellectuels, plus matures que nous autres, les réalisateurs.

Serait-il possible de tourner ce film aujourd’hui ?

Non, on ne peut plus tourner un film comme celui-là. D’ailleurs, mon nom et mon film sont désormais interdits en Iran. Ce qu’on voit de plus en plus, ce sont des réalisateurs qui tournent des films sans que leur nom apparaisse et qu’ils envoient ensuite à des festivals à l’étranger. Ils se disent que, quand cela ira mieux en Iran, alors ils se feront connaître.

Avez-vous été surpris par les événements de juin, lorsque des millions d’Iraniens ont protesté contre l’élection truquée d’Ahmadinejad ?

Oui, mais pas complètement. Ces événements sont survenus trois mois après la fin de mon film, qui dans une certaine mesure les annonce. J’étais alors fatigué, déprimé [par la situation en Iran] et, grâce à ces jeunes, j’ai découvert qu’on avait des souffrances et des malheurs communs. Avant, c’était comme si j’étais sur le point de me suicider, mais quand je les ai vus, j’ai arrêté de me plaindre. Et ces jeunes ont apporté leur révolte à mon film.

Comment voyez-vous l’avenir des jeunes Iraniens ?

Leur situation ressemble à celle de quelqu’un qui a la tête enfoncée sous l’eau par une main qui cherche à l’asphyxier. Cette main, c’est celle du gouvernement iranien. Grâce aux événements, le noyé a pu sortir la tête hors de l’eau pendant disons trente secondes. Trente secondes, c’est bien peu si l’on songe que le règne des mollahs dure depuis trente ans. Une fois sa tête à l’air libre, ce noyé s’est mis à crier. La contestation, c’est ce cri. Mais la même main lui a replongé la tête dans l’eau. Simplement, cela ne va pas durer aussi longtemps qu’avant. Car ceux qui sont sortis de l’eau ont compris qu’ils peuvent le faire. Et cela, la main du gouvernement l’a aussi compris et elle tremble.

Vraiment ?

Oui, le gouvernement n’aura plus la vie facile comme avant. Cette génération va changer les choses. Le gouvernement n’a plus que quelques années devant lui pour évoluer, croyez-moi. L’Iran est aujourd’hui comme un pare-brise qui a été cassé par une pierre : on va voir peu à peu la fissure s’élargir.

Quel est le sujet de votre prochain film ?

Il s’appellera 60 Secondes à propos de nous. Il traitera des pendaisons en Iran. Je pense le tourner au Maroc, dont les paysages ressemblent le plus à ceux d’Iran, et dans le Kurdistan d’Irak. Mais il faudra quand même des images d’Iran. Quant à moi, je pense m’installer à Berlin ou New York.

(1) Grand poète mystique né à Balkh, dans l’actuel Afghanistan, fondateur de l’ordre des derviches tourneurs.

Paru dans Libération du 23 décembre 2009


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