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vendredi 2 juillet 2010 10:19

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Mon porno m’appartient

par Luc Le Vaillant

tag : sexe

Extrait de Dirty Diaries - DR

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Porno au féminin

Un collectif de douze Suédoises tente de renouveler le genre.

Fin de l’idée balançoire qui voudrait que les hommes soient des cochons et les femmes de pauvres petits cornichons, tout juste bons à pleurer l’amour perdu, en essorant leurs larmes au torchon de cuisine. Fin du porno macho-bimbo et début du porno queer et féministe. Mia Engberg est une documentariste suédoise. Elle vient de produire Dirty Diaries, douze courts métrages réalisés par des femmes. Celles-ci se saisissent de la pornographie comme d’un genre qui n’en aurait pas, comme d’un genre qui n’en ferait pas. Le résultat est expérimental et inégal, bancal ou génial. En tout cas, les approches restent sexuées et distinctes. Ce qui n’empêche pas Mia Engberg d’affirmer : « Il faut sortir des stéréotypes du masculin et du féminin. Dans le porno comme dans la vie, les hommes peuvent être tendres et les femmes, agressives. En fait, je me bats contre les concepts d’homme et de femme. »

Subventionné a minima (50 000 euros) par l’Etat suédois, ce film a déjà fait jaser Stockholm où les conservateurs se sont émus de ce « détournement » de fonds publics. En France, les bandes annonces sexplicites de ce film interdit aux moins de 18 ans irritent la chroniqueuse du journal le Monde qui, en mère de famille responsable, se demande comment en parler à ses jeunes fils, qui se prennent le truc franco de port, entre deux eskimos. Interrogation possible, si ce n’est légitime, qui s’exerce différemment à l’égard du moindre film d’action. Eventrer, éviscérer, énucléer semblent moins perturber les parents Bisounours des chères têtes blondes que la représentation de l’acte sexuel. En images, il est désormais plus grave de baiser que de tuer. Comprenne qui pourra.

C’est avec réticence que Mia Engberg aborde la partie défense et illustration de son travail. Habillée très fille ce jour-là, cette rétive au maquillage, qui s’est longtemps coiffée d’une casquette de Gavroche, se décrit plus à l’aise dans l’action que dans l’argumentation. Et dit : « Je manque de répartie dans les débats. Ça me rend timide de devoir argumenter. Je n’ai pas fait d’études académiques, cela vient peut-être de là. » Histoire de la taquiner, on la suspecterait volontiers de sombrer dans une sous-estimation féminine traditionnelle.

Elle a 18 ans, consent à passer son bac puis s’empresse d’échapper à un milieu familial de travailleurs sociaux éclairés et compréhensifs. La voilà « activiste, anarchiste, autonome ». Et aussi « antifasciste, anticapitaliste, antiporno ». Elle court de squat en squat, de Berlin à Paris, via New York. Il s’agit alors de « changer le monde et de ne surtout pas faire de l’art ». Elle évoque avec nostalgie cette « vie sauvage » qui l’aurait « sauvée ». Remontant à la génération de ses grands-parents, elle revendique une filiation populaire, ouvrière, celle d’un marin de Gotland, l’île d’Ingmar Bergman, ou d’un mécanicien alcoolique du port de Stockholm. Et elle balaie les atermoiements de la classe moyenne à laquelle appartiennent ses parents.

DR

Elle aligne dans le viseur deux références trop proches pour ne pas se retrouver collées au mur : le réalisateur de Scènes de la vie conjugale, « pesant patriarche suédois qui ne représentait les femmes que belles et souffrantes » et Olof Palme, « symbole de la sociale démocratie, devenue la seule religion du pays ». Désormais, elle vote « le plus à gauche possible ». Mais s’avoue « moins certaine d’être capable de faire la révolution ». Et elle prendrait presque des accents à la Jean Gabin, accent des faubourgs revisité 9-3, quand elle brode sur le thème : « Je sais qu’on ne sait jamais. »

Petite, elle jouait du piano, reconnaissante au modèle suédois de favoriser l’éducation musicale, insistant encore et toujours pour se déprendre de la tradition bourgeoise. Jeune adulte, elle monte un groupe de ska « féministe et gauchiste ». Le nom choisi est tout un programme, tout un poème. Mesdames et messieurs, et vous aussi les transgenres, veuillez accueillir comme il se doit les « Vagina Grande ». En vous réjouissant d’avoir échappé au vagin denté…

Sur scène, elle tient la basse, porte un pantalon à carreaux rouges et noirs à la Madness, et fait le signe victorieux du MLF réactivé. Depuis, la chanteuse est devenue une « actrice connue ». La saxophoniste est « ministre dans le shadow cabinet » du Front de gauche local. Mia Engberg, elle, écoute du reggae, du gospel et admet apprécier Bach et la musique sacrée. Quant au père de ses deux enfants, 10 et 4 ans, il réalise des musiques de film.

Livre et ciné mêlés, elle aime Marguerite Duras. Et aussi Beau travail de Claire Denis, sans oublier les dispositifs nombrilistes de Sophie Calle. Toujours des réflexions sur le corps sexué, le désir incorrect, la frustration contournée. Sa francophilie s’est affirmée lors de ses études à Paris, aux ateliers Varan, qui forment des documentaristes avides de « filmer le réel ». Depuis quinze ans, Mia Engberg a acquis renom et légitimité à travers ses enquêtes sur le sida, les cités, New York, les apprentis stars.

Elle se souvient vaguement avoir visionné sa première vidéo X à 15 ans, sans avoir ressenti grand-chose. « Les garçons ricanaient, gênés, buvaient de la bière pour que ça passe mieux. Pour une fille, c’était encore honteux d’assister à un tel spectacle. Les stéréotypes archaïques et destructeurs étaient bien en place. » C’est à la BD qu’elle doit sa première émotion sexuelle. Sa scène originelle, deux filles sous l’eau « qui se touchent », deviendra sa séquence originale. Et Selma et Sofie sera son premier court « porno féministe » et la matrice de Dirty Diaries. Avec une franchise réjouissante et un tutoiement qui la libère des préciosités de la langue française, elle raconte avoir « essayé filles et garçons ». Et, elle évoque les difficultés de la vie commune avec la même facilité. Cette athée mixe un souci de transparence assez protestant et une modernité qui se passe de mariage, mais ne verse pas « dans les polyamours ou les constellations neuves ». Elle dit : « La sincérité dans un couple est déterminante. Il est hypocrite de faire semblant de ne pas avoir envie de quelqu’un d’autre. Il faut inventer sa liberté, ensemble. »

Evidemment, elle s’oppose au féminisme puritain. Bien sûr, elle pense qu’il faut éviter de marginaliser les prostituées. Mais, elle concède : « Je n’aimerais pas que ma fille devienne une putain. » Et elle ne s’interdit pas de criminaliser les clients. Démontrant par là qu’il lui reste quelques efforts à accomplir pour arriver à la cheville de Marcela Iacub.

Dans les pays latins, ça continue à la « choquer » qu’on la siffle dans la rue. Elle préfère le côté entreprenant des filles de Scandinavie qui, « en amazones », branchent assez facilement qui leur plaît et n’ose plus risquer une œillade. Au risque que l’éducation féministe provoque des renversements serpentins.

Bientôt, elle débute le tournage de sa première fiction. Titre : le Manque. « Il s’agit de l’histoire d’un amour perdu, de ce qu’on ressent quand l’être aimé disparaît. » Aucune scène X n’est prévue au scénario.

Paru dans Libération du 01/07/2010


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