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mercredi 3 décembre 2008 12:47

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« Montès » complètement remonté

Budget explosé, producteurs catastrophés, sorties charcutées... le film d’Ophuls revient de loin.

par Didier Péron

Martine Carol (au centre) dans le rôle de la danseuse aventurière du XIXe siècle. Photo Les Films du Jeudi

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« Lola » de l’au-delà

Renaissance. Cinquante-trois ans après son échec commercial, l’ultime film de Max Ophuls, chef-d’œuvre maudit et mutilé, ressort pour la première fois dans sa version originale. Une prémonition de la société du spectacle en Technicolor détourné et stéréophonie déjantée.

Si Lola Montès peut être vu aujourd’hui comme un grand film visionnaire sur une société du spectacle énervée suspendue aux scandales qu’elle ne cesse d’un même mouvement schizo d’engendrer et de vilipender, le supplice enduré par le personnage principal a fini par contaminer le film lui-même, qui a été conspué et charcuté au point de quasiment disparaître corps et bien jusqu’à aujourd’hui. Quand Gamma films contacte Max Ophuls en 1954 pour mettre en chantier cette superproduction, le cinéaste vient d’enchaîner trois succès publics : la Ronde, le Plaisir, Madame de. Après avoir entièrement réécrit le script de l’écrivain populaire Cécil Saint-Laurent (auteur de la série kitsch Caroline Chérie), Ophuls entame le tournage à Paris le 1er mars 1955. Il a à son cahier des charges voulues par Gamma plusieurs contraintes : une star qu’il n’a pas choisie (Martine Carol), les formats nouveaux à l’époque du Cinémascope et de la stéréo, ainsi que la nécessité de produire trois versions simultanées (anglaise, française, allemande).

Le fils de Max Ophuls, Marcel Ophuls, se souvient (1) qu’il avait eu une conversation avec Ralph Baum, le directeur de production, ami intime du cinéaste : « Ecoute, Marcel, tu connais ton père ! Tu sais comme moi que si on le laisse faire, il est capable de dérailler complètement. La production m’a envoyé le scénario de cette Lola monte l’escalier, c’est du délire ! Jamais on ne pourra tenir le devis prévu. » Il avait vu juste. Le budget explose, multipliant par quatre la mise de départ et, après cinquante jours de tournage, les séquences cardinales du cirque avec Peter Ustinov en monsieur Loyal n’ont pas encore commencé. La production menace Ophuls de le virer et il doit accepter de tout finir en vingt-quatre jours. Le 9 juillet, le dernier clap de la dernière prise résonne dans le décor monumental du cirque construit en studio à Munich, le plus grand jamais monté pour un film (2 000 spectateurs, quatre orchestres).

Ophuls rentre en France et se met au montage. Le film sort à Paris le 23 décembre. La campagne promo met l’accent sur les charmes de Martine Carol et le public s’attend à un divertissement sexy plein de rebondissements. Mais le film déroute la critique et le public. C’est le plus grand flop d’après-guerre. Les responsables de Gamma tentent de sauver la situation en procédant à un nouveau montage. Pour les sorties anglaise et américaine, la construction en flash-back est supprimée, l’intrigue simplifiée, une voix off est introduite. Le film perd vingt-cinq minutes et sort sous le titre The Sins of Lola Montes. Ophuls, qui est en vacances en Allemagne et n’est pas informé de ces manœuvres, reçoit des coups de fil du directeur général de la production : « [Son] attitude me semblait déjà suspecte parce qu’il me téléphonait tout le temps en me disant : "Reposez-vous bien, je vous prie, reposez-vous bien !" » racontera-il dans un entretien avec Rivette et Truffaut aux Cahiers du cinéma.

Le cinéaste est peu après hospitalisé à Munich des suites d’une crise cardiaque (janvier 1957) et meurt deux mois plus tard, tandis que sort une nouvelle version dénaturée de son film en France et en Allemagne. Gamma films tient encore une dizaine d’années, puis dépose le bilan en 1966. Pierre Braunberger, producteur de Renoir, Godard, Resnais, rachète les droits de Lola Montès aux enchères publiques et lance une première restauration, imparfaite, qu’il sort en 1969. Cette entreprise de sauvetage a repris à l’initiative, pour la version qui sort aujourd’hui, de sa fille, Laurence Braunberger. A partir du négatif original –incomplet et très détérioré en raison des manipulations et coupures successives– déposé à la Cinémathèque française, d’une copie de travail conservée à la cinémathèque de la ville de Luxembourg, d’une copie complète d’exploitation en Cinémascope de la Cinémathèque royale de Belgique, des équipes d’experts ont procédé à cette restauration qui permet, notamment grâce aux prouesses du numérique, de découvrir enfin le montage original au bon format avec la bande-son stéréo.

(1) Dans un texte publié dans le dossier de presse.

Paru dans Libération du 3 décembre 2008


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