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samedi 20 juin 2009 14:24

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Montre-moi ton job

Vendredi sur TF1, « Secret Story 3 » a débuté sous l’œil vigilant du code du travail, décision de la Cour de cassation oblige.

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

Photos : TF1

« Allez hop hop hop. Toi, là, Samantha, tu ôtes ta langue de la bouche de Samantho et tu sors le matos  : contrat de travail, dernier bulletin de paie, attestation de l’employeur. Hop hop, les comiques, on n’a pas toute la journée. Et toi, le producteur, tu allonges la came  : registre du personnel, livre de paye, registre des délégués du personnel, registre du repos hebdomadaire… On veut tout, et fissa encore. » Voilà ce qui guette Endemol depuis vendredi soir 20 h 45 que sa troisième saison de Secret Story a démarré sur TF1  : une descente de l’inspection du travail. « On s’y attend et ça ne nous pose aucun problème », frime Catherine Comte, directrice générale adjointe d’Endemol.

Le 4 juin, statuant sur la saga judiciaire de l’Ile de la tentation, la Cour de cassation a en effet établi que la participation à une émission de télé-réalité s’assimile à un contrat de travail. Mais pourquoi  ? hululez-vous du fond de votre pavillon Phénix miteux en regardant, envieux, une brochette de jeunes hommes et femmes au QI siliconé filmés 24 heures sur 24. Parce qu’ils sont tenus, les pauvrets, et ce en échange de quelque sou, de se tenir à disposition du producteur en permanence et d’exécuter toutes les activités prévues. Même les plus sottes consistant à revêtir des tenues de sumo gonflables. C’est la définition d’un travail, qu’on soit O.S. chez Renault ou tourneur-fraiseur à l’Ile de la tentation. Et pour les glandeurs surqualifiés de Secret Story, ça ne fait pas de pli  : c’est boulot-boulot. Citoyen vigilant, Libération a donc décidé de se livrer à une inspection du travail dans Secret Story 3. Dis donc, Samantho, qu’est-ce qu’on t’a dit pour la langue  ?

Les salariés

Etudions le CV des nouveaux salariés d’Endemol. Ils sont dix-huit à avoir rejoint l’entreprise vendredi soir pour briguer la prime finale de 150 000 euros et, déception, point de Samantha, ni même de Samantho. Mais, ouf, une Cindy, une Alycia, une Daniela et même, joie, un Kevin. Les profils professionnels sont variés quoique assez thématisés  : une Miss France, un « mannequin corps », une vendeuse de lingerie, un transformiste… Quelles sont les conditions d’embauche  ? Elle démarre bien mal, cette inspection  : « Nous avons étudié l’arrêt de la Cour de cassation, déclare Catherine Comte, et nous avons adapté les contrats pour qu’ils soient conformes. » Et on n’en saura rien de plus, Endemol refusant de préciser la nature des contrats.

Mais au vu du concept (18 candidats enfermés 24 h/ 24 pendant 14 semaines avec des activités édictées par le producteur) et de l’arrêt de la cour de cass’, l’affaire, pour Jean-Emmanuel Ray, professeur de droit à la Sorbonne, est entendue  : « C’est réglé, ils sont salariés. Mais le servage, c’est peace and love à côté de ça  ! » Il s’agit donc de contrats de travail. Obligé. « Ce serait totalement irresponsable de la part d’Endemol de ne pas en faire », prévient Jérémie Assous, l’avocat qui, après des années de bataille judiciaire, a obtenu l’arrêt de la Cour de cassation. Sinon  ? « Ils seraient très lourdement condamnés. » Selon Assous, Endemol a dû faire signer des CDD d’usage, reconductibles de semaine en semaine et souvent en vigueur à la télé  : plus pratique pour les éliminations qu’un CDI où il aurait fallu un entretien préalable au licenciement du pauvre Kevin désigné à la vindicte par le suffrage des SMS surtaxés.

Les locaux de l’entreprise

Comme nous sommes en présence d’un établissement de moins de 50 personnes, point de Comité hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Mais à ce moment-là, c’est le délégué du personnel qui fait office de. Et, en vertu de l’article L2312-1 du code du travail, « le personnel élit des délégués dans tous les établissements de onze salariés et plus. » Gaffe, le scrutin devra avoir lieu pendant les heures de travail (c’est-à-dire durant l’activité piscine, sumo gonflable ou concours d’introduction de langues dans la bouche du voisin). Au délégué du personnel de veiller ainsi à l’espace attribué aux salariés. Soit, selon une norme Afnor, 10 m2 par tête de pipe. Là, c’est parfait. La baraque de Secret Story, décorée, explique Endemol, façon Matrix et Da Vinci Code le tout habillé d’aubergine, saumon et orange (mais le code du travail n’y peut rien si votre employeur a un goût de chiottes), affiche 400 m2  : 22 m2 par employé, bravo. Et c’est sans compter le jardin de 400 m2 ni la piscine. En revanche, il n’y a que huit lits (ronds). Mais connaissant la rigueur morale d’Endemol, c’est certainement un oubli.

Le temps de travail

C’est le cœur du dossier  : comment accorder le fulgurant concept de Secret Story avec le code du travail  ? « Si l’émission consiste à mettre en situation des salariés 24 heures sur 24 pendant trois mois, il y a manifestement un problème de droit du travail », explique Luc Béal-Rainaldy, du syndicat FSU au ministère du Travail. Un jour de repos et l’affaire est dans le sac  ? « Un jour de repos ne suffit pas », réplique Béal-Rainaldy. Eh oui  : on peut travailler jusqu’à dix heures par jour, mais une pause de 20 minutes est obligatoire au bout de six heures de boulot. Et une plage de 11 heures de repos consécutives est obligatoire. De même, dès 21 heures, on passe en travail de nuit, avec le salaire afférent. Et c’est la nuit, après avoir limacé toute la journée au bord de la piscine, que le candidat de Secret Story, souvent sévèrement bituré, devient télégénique, échange généreusement sa salive avec ses congénères ou met sa culotte sur sa tête. Problème, gros problème.

« La seule possibilité, c’est les trois-huit », indique le professeur Jean-Emmanuel Ray. Il faudrait constituer des équipes de candidats et filmer l’une pendant que les autres se reposent. Si Endemol s’en défend, ce sera tout de même un peu le cas  : à la manière de poupées russes, il y a un loft dans le loft. « La maison des intrus » abrite en effet, à l’insu des autres, quatre candidats – pardon, salariés – qui peuvent espionner à loisir leurs col­lègues. Ainsi, le producteur pourra filmer la vie d’une maison et ficher la paix à l’autre. Et le téléspectateur n’y verra que du feu. Car Endemol a supprimé pour la toute première fois la diffusion du live 24 heures sur 24 sur Internet. La raison ? « Editoriale, nous avons préféré nous concentrer sur l’émission quotidienne. » Et ma cour de cass’, c’est du poulet  ?

Le temps de repos

Sauf à faire signer à ses salariés de candidats la ­convention collective des sous-mariniers ou des assistants de vie (qui sont d’astreinte même pendant leur sommeil), Endemol a un gros souci avec le repos, obligatoire. Ne pas filmer Kevin, Cindy et Alycia ne suffit pas à considérer qu’ils sont en pause. Car le repos, nous susurre le code du travail en son article L3121-1, c’est « pouvoir vaquer librement à des occupations personnelles ». C’est-à-dire  : sortir. Et là, c’est le drame. Non pas parce que la vie culturelle à La Plaine-Saint-Denis, où est installé le loft, est assez peu yéyé, mais parce que ça coince sérieux avec le concept d’enfermement.

Endemol se refuse à tout commentaire sur la question, pourtant cruciale. En fait, c’est simple. A raison de 18 candidats travaillant légalement huit heures par jour filmés par une cinquantaine de caméras, le producteur dispose de plusieurs milliers d’heures de rushs pour monter sa petite histoire quotidienne diffusée à 18 h 15 sur TF1. Le reste du temps, il suffira de dire à l’inspecteur du travail que Kevin était en repos. La preuve, il était occupé à compter ses doigts de pied.

Respect de la vie privée

Imaginez. Vous communiquez en pensée avec Dalida (et elle vous répond). Ou alors, vous êtes un ex-SDF. Ou millionnaire. Ou vous avez fait zizi-panpan avec un Ballon d’or (c’est-à-dire un lauréat de cet oscar du foot, hein, pas une vulgaire baballe dorée). Ou, pauvre de vous, vous êtes affligé du QI d’Einstein. Soit quelques-uns des secrets de nos nouveaux amis Kevin, Cindy, etc. Hé ben, c’est vos oignons. Et votre patron, fussiez-vous comme Cindy employée d’Endemol, n’a pas à le savoir, ainsi que l’a établi en 2001 la Cour de cass’  : « Le salarié a droit, même au temps et au lieu de travail, au respect de l’intimité de sa vie privée. » Tragique. Faudrait quand même pas que la loi nous salope totalement ce monument de trashitude de Secret Story.

Sur le même sujet :
- Télé-réalité  : cassééééeee  !
- « L’Ile » de la cassation (02/05/2009)
- Le « deal » de la Tentation (18/04/2009)
- Candidat de télé-réalité, c’est un métier (14/02/2008)

Paru dans Libération du 20 juin 2009


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