mercredi 8 septembre 2010 12:46
Morts à Venise
par Eric Loret
tags : cinéphilie , festival
Gallo ? - DR
Envoyé spécial à Venise Ce qui est bien, dans les festivals de ciné, c’est qu’on tombe amoureux. Au bout d’une dizaine de toiles enchaînées, on voit du sens partout, et chaque film devient une partie d’un grand corps désirable, dont on ne sait plus quel morceau lécher en premier. Par exemple, on avait d’abord pensé vous faire un pack sur le devenir barbu des stars. On aurait mis Vincent Gallo en musulman terrorisé dans Essential killing de Jerzy Skolimowski. Et aussi Joaquin Phoenix dans I’m still here de Casey Affleck. Affleck (hors-compétition officielle) est le beau-frère de Phoenix, et on se rappelle qu’au moment de la tournée de Two Lovers, l’acteur déclarait quitter le ciné pour se lancer dans le hip-hop. I’m still here fait semblant de documenter ce virage de cuti. Joaquim Phoenix se montre en rapper barbu-chevelu totalement affaissé, chantant de la daube et n’ouvrant sa gueule que pour débiter du moisi. C’est Jackass version morale, on rigole pas mal. Evidemment, comme Phoenix le répète en boucle à l’attention des sourds et des malentendus, ce premier film de Casey sera son dernier « rôle » au ciné, on précise bien : « rôle ». Avant-hier sur le Lido, il est apparu parfaitement rasé et pas du tout chevelu, histoire de bien marquer qu’e finita la commedia. Mais bon, on était supposé causer cadavres. Vendredi dernier, il y a eu celui de Tanya, dans le Long voyage de Tanya du Russe Aleksei Fedorchenko. Le héros emmène le corps se son épouse décédée en voiture jusqu’à un lac sacré, où elle sera expédiée ad patres selon le rituel d’une soi-disant antique peuplade locale. Fedorchenko vante ces « gens purs et sincères » et les oppose à « la platitude et la banalité de la civilisation ». Le long voyage de Tanya a reçu un écho très favorable, mais on avoue qu’on n’a rien senti (sinon de l’agacement) en le voyant, un peu figé, ressasser un motif fréquent dans cette Mostra 67, celui des retrouvailles à l’origine, des tentatives d’« unité organique et universelle » et des pères et fils qui partent à la pêche pour discuter de tout ça. Le fantasme de la pureté, en politique comme en art, ne donne en général rien de bon. Concernant la politique, le Chilien Pablo Larraín (34 ans) et le vétéran Jerzy Skolimowski ont, eux, choisi de faire sale. Du premier, le glauque Tony Manero avait scotché l’an passé sur nos fronts un post-it de désespérance ricanante. Larraín reprend le même acteur (Alfredo Castro) et le colle cette fois dans une morgue au moment du coup d’Etat de 1973. Mario est fonctionnaire dans la salle d’autopsie, chargé d’en rédiger les comptes-rendus. Il est aussi vaguement amoureux de sa voisine, danseuse de cabaret. Image blafarde, corps des acteurs décapités par le cadre, caméra paralytique transformant les personnages en pantins : le monde décrit est foutu d’avance. Post mortem est le portrait-charge d’une société totalement imperméable à elle-même, dont l’énergie, toute négative, refusant de se connaître, est vouée à la pulsion de mort. De Skolimowski, on connaît au moins le film culte Deep End (1971), histoire de piscine vide et de relations difficultueuses, tourné dans le style hallucinatoire du cinéma anglais de ces années-là (Lindsay Anderson, Nicholas Roeg, Ken Russell, ...). Présenté dimanche, l’excellent Essential killing joue à fond la carte sensorielle et visionnaire. Si Larraín avait eu l’idée de montrer son héros sous la douche et par une lucarne, indifférent aux bruits de massacre que seul le spectateur entendait de l’autre côté de la rue, Skolimowski a imaginé d’assourdir le sien par une bombe dès le début, puis de lui faire rencontrer une muette, façon comme une autre de revenir à un cinéma taiseux. Le protagoniste (Vincent Gallo) est un homme, musulman, barbu, arrêté en Afghanistan. Que ce soit un terroriste ou non importe peu. Ce qui est sûr c’est qu’il est terrorisé. Skolimowski montre par ses yeux les traitements qui lui sont infligés façon Abou Ghraib : les cagoules, les tortures, humiliations, tout est vu de l’intérieur. Puis, alors qu’on le transporte dans un centre de détention du milieu de l’Europe, le fourgon où il est retenu a un accident et il réussit à s’échapper. Commence une longue traque puis une fuite sans objet, au milieu de la neige. Essential killing prend les proportions d’une légende, enfle de ses propres potentialités jusqu’au délire sublime (une scène de massacre à la tronçonneuse, une autre où Gallo boit le lait d’une femme à son sein en la menaçant d’un flingue). Skolimowski transforme le parcours du Taliban putatif en passion christique (avec même un épisode de crèche dans la paille), dans un décor de mort blanche. Gallo n’est plus qu’un corps en soubresauts, saignant, parfois burlesque et désarticulé comme celui d’un Buster Keaton (lorsque le fuyard mort de faim monte tant bien que mal dans un camion). Au bout d’un moment, c’est Sisyphe paumé dans la forêt, ne sachant plus pourquoi il avance mais courant quand même. Un pur mouvement, l’essence du cinéma. Après avoir tué plein de gens pour se défendre, Gallo se retrouve le lendemain dans la peau d’un autre personnage et dans un film de lui-même. Promises written in water, compétition officielle itou. C’est le troisième film de Vincent Gallo en douze ans, après les vampiriques Buffalo ’66 (1998) et The Brown bunny (2004). Histoire d’énerver le festivalier, le catalogue indique : « le film est écrit, réalisé et produit par Vincent Gallo. Aucune autre information ne sera fournie. » Et sous la rubrique « note du réalisateur » : « No comment ». Pas de photo de presse disponible, pas de bande-annonce, et hier, la conférence de presse a été annulée. Donc, vous fermez les yeux, et vous imaginez. Dès le générique, qui égrène environ dix fois le nom de Vincent Gallo (dont « Musique de Vincent Gallo »), la salle rigole comme une brebis sous le couteau d’Abraham. Un peu plus loin, au bout d’une séquence où Gallo fume une clope en temps quasi réel et en silence, mêmes rires quand il finit par pousser un soupir d’exaspération à l’écran. Voir un film de Gallo, c’est-à-dire nécessairement aussi avec Gallo dans le presque unique et premier rôle, mangeant tout l’écran comme ses yeux cernés lui perforent le visage, c’est accepter le choc des narcissismes. On entre dans un univers dont le Dieu est Gallo, présent en toutes choses. On peut bien faire la lutte avec l’ange, si l’on veut : mais si l’on résiste, on ne jouit pas. Promises written in water est en noir et blanc légérement crayeux. Il y coule un filet d’intrigue : la copine du héros est partie avec un autre homme, le héros accepte un job à la morgue (comme le héros de Larraín), il commence une histoire d’amour avec une autre jeune femme. Mais il manque l’espace et le temps. Aucun raccord qui pourrait positionner les visages, les murs et les jours les uns par rapport aux autres. Les scénes s’enchaînent. Gallo fume donc, en gros plan. Il rentre et sort du cadre. On le retrouve au restaurant, avec une fille dont on ne voit que les cheveux blonds, de trois-quarts dos. Elle dit : « Tu as appelé Colette ? » Il répond : « Oui, je te jure », « I did call her ». Puis il répète : « I did call her ». Et encore une fois, sur un autre ton. Malgré les questions diverses que pose la fille. Et encore une fois, « I did call her ». Pendant ce temps, les plats arrivent sur la table. « Elle m’a dit qu’elle partait en Thaïlande, avec un type de 55 ans, ... » Puis il ajoute : « Je vais le redire ». Et il reprend tout le dialogue, à l’identique, avec quelques variations d’intonation. A la troisième occurrence, la Thaïlande devient Taïwan. Les plats continuent de défiler, il remercie gentiment. Ce n’est pas la banale modernerie du cinéma dans le cinéma. Gallo ne se dénonce pas comme acteur. C’est au contraire une mise en danger de la vie, la tentative de la pousser au-delà de ses fictions quotidiennes. La scène est à double temporalité, double vitesse. Celle, normale, du restaurant, et celle, intime, de l’amour, répétitive, redoublant d’efforts vains pour se faire comprendre. Promises... est un ainsi un film sur le toucher. Il y’a d’un côté la manipulation du cadavre d’une jeune fille, crâne rasé, à la morgue, blanche et maigre, et de l’autre, l’image surimposée de la jeune femme à qui s’adresse Gallo tout au long du film et qu’on voit nue, à deux reprises, dans sa baignoire. On ne sait pas comment toucher, ni tenir. A un moment, dans un crématiorum, une femme demande à Gallo de lui prendre la main. Goût d’échec. On ne peut aider personne.
D’où scènes sublimes. Celle de la tentative de baiser entre Gallo et sa jeune héroïne, les nez se frôlant, les peaux, les cheveux se cherchant, séparés par une catastrophe invisible. Et aussi, presque à la fin, un long panoramique scrutateur, qui part du visage de la jeune fille, ausculte son cou, ses seins, son sexe, ses cuisses, ses pieds. On s’attend à ce qu’elle demande « alors tu m’aimes totalement ? » et qu’il réponde un truc du genre « pas toute, la vérité on ne peut pas la dire toute ». Mais non. C’est le silence, on tourne. Car Promises written in water est aussi une variation sur le Portrait ovale et le rapport de l’artiste à son modèle. Le film finit comme le conte d’Edgar Poe : « C’est la vie, la vie elle-même ». Mais il n’est pas non plus absurde de lire Promises... comme une réappropriation du Persona de Bergman, où le sacrifice de l’agneau serait perpétré par Gallo sur lui-même. Les derniers cadavres de la semaine, on les doit à Wang Bing, réalisateur prodige du documentaire de neuf heures Tie Xi Qu, en 2003, montrant la Chine de l’intérieur. Il est revenu mardi soir à 23 heures (avec Tarantino himself dans la salle) pour sa première fiction, le Fossé, dans la section « film surprise ». Le fossé reconstitue la vie, ou plus exactement la mort, dans un camp de rééducation maoïste, en 1960. C’est la famine, les autorités ne peuvent plus donner à manger à ces intellectuels devenus forçats, on les laisse mourir sur leur couche. Cadrages épurés, dynamiques précises dans les déplacements des personnages. Puis l’intrigue se noue. Un mourant fait promettre à l’un de ses compagnons de cacher son cadavre jusqu’à ce que sa femme vienne le chercher, car s’il est enterré, il sera mangé par certains des prisonniers, comme cela se produit chaque jour. Le compagnon échoue, la femme arrive. Elle part à la recherche du cadavre, à l’aide de ses mains, de sa voix. Avec une intrigue filiforme, mais tissée de dialogues empruntés à la tradition dramatique chinoise, Bing atteint une exemplarité extraordinaire, monte une tragédie où l’on mange les corps morts, où on les enterre, les déterre. Plus qu’une période historique et une folie politique, c’est évidemment la recherche même du sens qu’il filme. Comme le dit un des prisonniers à la femme : « tu ne le retrouveras pas ».
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