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mercredi 18 mars 2009 16:45

  • cinéma

Na Hong-Jin, « Chaser » à bascule

Scénario bancal au départ, polar séduisant à l’arrivée. Grand prix Action Asia à Deauville.

par Philippe Azoury

tag : cinéma d’auteur

DR

The Chaser de Na Hong-Jin avec Kim Yoon-seok, Ha Jeong-woo… 2 h 03.

Il n’y a pas d’anomalie Chaser, mais le fait que ce premier film coréen a intégré l’an passé la compétition cannoise et grillé les étapes intermédiaires pour se retrouver d’emblée dans la cour des grands, total insider dans le premier cercle, en dit plus long sur les mutations en place à Cannes depuis quelques années (qui, comme toute la cinéphilie, semble en avoir fini à tout jamais avec la distinction dévalorisante entre film d’auteur et film de genre), que sur le film lui-même.

On imagine que Na Hong-Jin ne devait d’ailleurs pas en revenir, de cette subite reconnaissance, sinon l’examiner de loin. Car s’il y a bien un charme Chaser, il tient tout entier à sa modestie de solitaire  : le film fait exactement comme s’il était seul au monde  ; comme si personne, ces dernières années, n’avait tourné de polars. Comme si le genre, abandonné de tous, tombé en déserrance, lui appartenait de droit et qu’il en était le dernier gardien. Ce qui donne un résultat assez étrange, où Na Hong-Jin, partant d’un scénario bancal, mène ses variations, ses ruptures de ton, ses remises en question en ne donnant jamais l’impression de se situer par rapport aux tendances du moment. En bon électron libre, il avance, taille sa route, installe une tension (avec plus ou moins de bonheur  : la première partie du film est encore bancale, l’équilibre viendra plus tard), se régule dessus. S’y tient.

Rien, à partir de là, ne saurait le perturber. On pourrait dire qu’à l’image de son héros, il fait le ménage autour de lui. Drôle de héros, soit dit en passant  : proxénète, anciennement flic. En l’espèce, il s’agit d’une ordure lascive, antipathique et veule. Qui sacrifierait père et mère pour un petit pécule rapide. On pourrait facilement souhaiter qu’il se prenne une balle perdue. C’est de lui qu’on partira, de lui et d’une enfant orpheline qui le regardera faire justice lui-même durant toute la seconde partie du film (beau personnage que cette petite fille, elle n’agit pas, parle peu, elle est là pour fixer un point de vue moins moral qu’innocent, l’innocence pure des gosses, c’est-à-dire des derniers non encore corrompus). Avant cela, il y aura eu le meurtre de la plus rentable des filles travaillant pour notre proxo, tuée par un maniaque zigouillant l’une après l’autre les prostituées de Séoul. Et la naissance chez notre antihéros d’un sentiment inconnu jusqu’ici en lui, qu’il ne saurait encore nommer mais qui pourrait bien être de la culpabilité. Coupable d’être ce qu’il est (une merde humaine). Coupable d’avoir envoyé cette fille-là, ce soir-là, sur ce client-là (malgré les pressentiments). Coupable, encore, de n’avoir pas arrêté lui-même le tueur en série.

Car, et c’est le truc malin du film, le tueur y est non seulement immédiatement identifié, il est aussi très tôt arrêté. Le film ne va pas courir après lui pour en démasquer l’identité, mais pour que cesse l’arrogance même de ses provocations et que chaque personnage, par rapport à lui, entame son autocritique en rédemption. Où en est-on avec notre part pourrie  ? Peut-on redémarrer à zéro  ? Par qui sommes-nous regardés  ? Devant un tel scénario, tout pourrait se révéler assez vite édifiant (un cauchemar de vigilante movie) si Na Hong-Jin n’avait pas octroyé à tout ça une inquiétude emballée sous une forme réaliste assez séduisante. C’est un film de nuit, de pluie, de ruelles, de ciels gris et d’abandon. Une espèce de méditation presque littéraire du genre, qui ne cherche pas de satisfaction sadique dans la dynamo de l’action. Qui se sent mieux dans la crise, dans l’abandon, dans la rumination. On imagine que ce Na Hong-Jin doit aimer plus que tout rouler en voiture sous la pluie battante en attendant que les images lui viennent. Son Chaser, tout en ressassement amer, avance sur deux heures avec une assurance inhabituelle, un calme flippant. Le temps, peut-être, de faire grandir plus encore la frustration et mieux laisser dégorger la colère, la bestialité.

L’ensemble se distingue assez nettement de ce que l’on connaît du polar coréen (d’habitude très à l’aise dans l’action pure  : Oldboy, My Lady Vengeance) et se donnerait presque un cachet mélancolique hongkongais (mais délesté du cahier des charges baston). On voit très bien ce qui a pu séduire Hollywood, au point qu’un remake serait en chantier avec DiCaprio dans le rôle principal. C’est un peu trop tôt pour affirmer qu’un cinéaste est né, il se pourrait même que ce truc soit un one shot, mais The Chaser restera d’ores et déjà pour cette année comme une forme de polar mineur parfait, dans une veine sale et ­trempée.

Paru dans Libération du 18 mars 2009


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