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mercredi 3 mars 2010 15:48

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Net, gogos et pompe à fric

par Marwan Chahine

tag : scam

CC Don Hankins

Un deux-pièces de 46 m2 à République pour 450 euros. Le rêve ? Non, l’arnaque. Des offres aussi alléchantes, on en trouve à la pelle sur le Net. Depuis l’automne 2009, elles ont littéralement envahi le marché des petites annonces gratuites en ligne. Derrière les prix cassés, se cache presque toujours une nouvelle variante de la fameuse escroquerie nigériane.

Lorsque le client se manifeste auprès du (faux) propriétaire, il reçoit systématiquement une réponse de ce type, rédigée avec un style ampoulé et une orthographe approximative : « Votre profil correspond mais je me trouve actuellement en Afrique [ou ailleurs, ndlr] » Le motif de l’absence est charitable : enfant hospitalisé, chantier humanitaire… Le loueur ne souhaitant pas revenir faire visiter les lieux pour rien, le client doit faire montre de sérieux. Comment ? En remplissant un formulaire (pièce d’identité, numéro de téléphone, revenus…) et surtout en envoyant un virement équivalent à une caution doublée d’un mois de loyer. Dans notre cas, c’est à Frédéric Bognon, à Cotonou, au Bénin, 44, rue des Cocotiers (sic), qu’il faut transférer 900 euros via Western Union. Evidemment, l’escroc précise que cet argent est récupérable si l’appartement ne convenait pas. Le propriétaire fictif pousse le vice jusqu’à suggérer au client de « garder jalousement le numéro de mandat ». Il y a rarement de suite, le client, effrayé, abandonnant l’affaire en même temps que ses rêves. Et ce, malgré le harcèlement téléphonique du faux loueur qui tente par tous les moyens de faire flancher sa cible. Il arrive pourtant que le locataire se laisse berner et envoie l’argent en vue d’un rendez-vous qui n’aura jamais lieu car, on l’aura compris, l’appartement n’existe pas. Le dindon découvrant la farce se précipite pour récupérer son pécule mais, ô surprise, celui-ci a déjà été retiré.

Les arnaques de ce type sont dites à la nigériane ou 4.1.9 du nom de l’article du code pénal nigérian qui les réprime. Dès les années 1950, au Nigeria, de prétendus vendeurs de diamants envoyaient ainsi des courriers postaux afin de récupérer une avance.

Le Net a démultiplié et diversifié les entourloupes. Boîtes mail, sites de rencontres ou de petites annonces, les escrocs sont partout avec une même technique : attirer le chaland pour lui soutirer de l’argent en mettant dans la balance un appartement bradé, un héritage colossal ou une idylle torride… Récemment, des Nigérians ont récolté de l’argent en se faisant passer pour une association caritative intervenant en Haïti. Ce sont souvent des petites sommes qui sont demandées et rares sont les réponses, mais au total cela représenterait plusieurs centaines de millions d’euros et des milliers de victimes. Sans parler de ceux, encore plus nombreux, qui ne paient pas mais se font pirater des informations sur leur identité ou leurs coordonnées bancaires.

En Afrique, ces arnaques fonctionnent en réseaux. Pas vraiment des mafias, plutôt des petits groupes, autoproclamés familles et bercés par des rêves de flambe. Ils œuvrent dans des cybercafés où des adolescents listent des adresses mail tandis que des adultes essaient de convaincre les pigeons d’effectuer la transaction. Le tout mâtiné d’une vague idéologie de revanche postcoloniale. Les annonceurs trouvés se nomment par exemple « Jean Marie » ou « lepen », comme pour légitimer les escroqueries. Les réseaux, qui ne sont pas liés entre eux, se spécialisent selon le lieu. Les récentes arnaques immobilières en France renvoient presque toutes à des identifiants téléphoniques situés au Bénin ou en Côte-d’Ivoire.

A Abidjan, un des centres névralgiques de l’arnaque, on dénombre près de 5 000 escrocs appelés « les brouteurs ». Une danse à leur gloire a vu le jour : le coupé-décalé. En argot, « couper » signifie arnaquer, « décaler », fuir quand la police arrive. Ne reste plus qu’à « travailler » c’est-à-dire à guincher fastueusement en boîte de nuit, une fois le forfait accompli. Certains brouteurs s’exhibent sur des sites de partage de vidéos. D’une main, ils miment une paire de ciseaux pour signifier qu’ils coupent, de l’autre ils brandissent des liasses de billets.

D’autres profils existent : un escroc par exemple a accepté de se confier à Libération. Agé d’une cinquantaine d’années, cet ancien juriste vit au Bénin et prétend gagner 17 000 euros par mois destinés à « financer les études de [ses] filles à l’étranger ». Avec une petite équipe d’intermédiaires, il délesterait « quatre ou cinq clients par semaine », en France, en Belgique ou en Suisse.

Comment un business aussi sommaire peut-il prospérer après tant d’années ? La crédulité des clients n’explique pas tout. « Les sites d’annonces gratuites ne sont pas suffisamment protégés », reconnaît Olivier Ayzac, directeur délégué de leboncoin.fr, un des leaders du marché. Conséquence : « Une grande proportion des locations sur Paris depuis fin 2009 sont des traquenards » ; près d’une sur deux, selon nos estimations.Le site compte 70 modérateurs, basés à Malte et peu au fait des prix de l’immobilier, pour 300 000 annonces quotidiennes. Le responsable explique qu’« un système de filtrage informatique plus perfectionné, prenant en compte la cote de l’immobilier, est à l’étude. » Question de crédibilité.

Plus surprenant : comment l’argent peut-il transiter aussi facilement ? En théorie, une pièce d’identité est requise par les organismes type Western Union au moment du retrait. Mais comme l’explique notre escroc, il y a plusieurs façons de contourner cette contrainte : « Soit en graissant la patte aux agents, soit en envoyant une fausse fiche par mail ». Le client y rentre ses informations confidentielles en croyant les donner à l’organisme financier alors qu’en fait il les transmet directement à l’escroc, qui n’a plus qu’à s’en servir pour retirer les sous. Libération n’a pu entrer en contact avec Western Union.

Créé en 2000, l’OCLCTI (Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication) a pour mission de démasquer les cyber-escrocs et de remonter les réseaux. Même si Christian Aghroum, chef de l’office, revendique des avancées dans cette lutte, il ne cache pas les difficultés à « coordonner le travail avec les partenaires privés ou les polices locales, ces dernières étant souvent limitées dans leurs moyens d’action. » Si en Côte-d’Ivoire, plusieurs réseaux ont été démantelés et la présentation de la carte d’identité à l’entrée des cybercafés est désormais obligatoire, d’autres pays du continent ont pris le relais. « Nous ne viendrons à bout de ce type de cybercriminalité qu’avec une prise en charge locale du problème, conjuguée à une plus grande pédagogie dans les pays du Nord », estime Christian Aghroum.

L’affaire pourrait bien prendre une tournure politique. L’Association des victimes de l’escroquerie nigériane (Aven) vient d’alerter par courrier les ministres français de l’Intérieur et de la Justice, Brice Hortefeux et Michèle Alliot-Marie.

Paru dans Libération du 2 mars 2010


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