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mercredi 18 juin 2008 09:24

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Nicolas & Bruno : Mise en boîte

Ce tandem fusionnel, révélé par Canal +, étrille le monde du travail par l’absurde et via une entreprise fictive. Sur les écrans ce mercredi.

par Christophe Alix

Photo Olivier Culmann. Tendance floue

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Paire de manches

Voix. Comédie bipolaire sur deux losers au corps unique.

Une entrevue avec les deux créateurs de la Cogip-participations, ça ne s’improvise pas. Il faut âprement négocier un rendez-vous au milieu d’un planning surchargé de réunions « Avenir et bordereau » et « Progiciel et convivialité », se mettre au jour de la récente fusion avec les Hollandais et ne pas oublier d’imprimer son badge visiteur à présenter à l’entrée. Sauf que la Cogip, en vrai, n’existe pas. Cette entreprise fictive possède bien son site web, a inspiré des heures de programmes de télévision et plusieurs DVD, mais elle n’est que le produit de l’imagination délirante de deux doux dingues qui ont fait de la subversion de la culture d’entreprise par le rire une inépuisable source d’inspiration.

Loin de la Défense, la multinationale pour de rire de Nicolas & Bruno a établi son siège social dans une chambre de bonne au sixième étage sans ascenseur d’un immeuble du IXe arrondissement parisien. C’est là que ces deux grands malades du management par l’absurde créent de toutes pièces un univers professionnel plus vrai que nature, devenu le cadre de la Personne aux deux personnes, leur premier long métrage. Une « comédie du réel » dans laquelle les « garçons », comme les appelle leur producteur et mentor Alain Chabat, retracent la misérable destinée du comptable Jean-Christian Ranu (Daniel Auteuil), revigoré par l’irruption dans sa vie de Gilles Gabriel (Chabat), gloire déchue de la variété années 80. Herbert Léonard au service du « fonds de roulement transactionnel », il fallait y penser…

L’un est totalement chauve et dégage une décontraction nonchalante. L’autre a des cheveux et plus de réserve apparente. Les différences s’arrêtent là. Ces deux énormes bosseurs sont adeptes de la même neutralité vestimentaire et aussi inséparablezs qu’interchangeables dans le travail. Au téléphone, ils répondent toujours à deux, d’un hilarant et faussement naturel « salut, c’est Nicolas & Bruno dans l’appareil », grâce à une oreillette stéréo. Leur ordinateur est doté de deux souris. Mais pour le reste, c’est-à-dire la nuit et les week-ends, chacun a son scooter et sa vie de famille bien à lui. Trois enfants et un pavillon aux Lilas pour l’un, un enfant et un petit loft dans le XXe pour l’autre. « On est un kolkhoze dans lequel tout est en commun, y compris l’ego », dit Nicolas & Bruno. Toute distinction du binôme serait artificielle, la paire est tellement réglée qu’elle ne se coupe jamais la parole.

Leur apport très personnel à la culture d’entreprise, c’est le décalage permanent, la démonstration poussée jusqu’au énième degré des névroses du monde du travail. « On part toujours de la comédie, mais sur le fil, entre rire et dépression, tendresse et détresse, commente Nicolas & Bruno. Lors de nos premiers stages, on a été marqués par ces scènes où l’on voit des gens fondre en larmes puis partir juste après dans un fou rire. Les gens ne laissent pas leurs problèmes à la porte de la boîte, et ce qui nous intéresse, c’est de capter ce moment où tout dérape, où les masques tombent. » Signe de l’époque, ces gentils dynamiteurs qui votent à gauche ont opté pour la poilade plutôt que la critique sociale pour faire la peau aux discours sur l’entreprise cool, citoyenne et durable. « Le côté chansonnier franc-tireur, ce n’est pas notre truc. » Une seule fois, il y a dix ans, ils se sont engagés « frontalement » en faisant dire à Adriano, leur doublure ridicule de boys-band sur une telenovela vénézuélienne, que les électeurs du Front national, à la différence de lui, « ne feront pas la grasse matinée toute la journée ». C’était jour de législative à Toulon et à cause d’Adriano, le Conseil constitutionnel a annulé l’élection. Vaccinés, les garçons.

Ils sont nés à Versailles de pères banquier et magistrat et se sont rencontrés à Notre-Dame-des-Grands-Champs à l’âge où l’on rêve de belles choses. « Dans la vie, en général, les gens veulent s’en sortir. A Versailles, c’est différent ; il faut en sortir, échapper par tous les moyens au scoutisme, au catéchisme. » Leurs premiers boulots d’été en supermarché ou à l’accueil d’agences bancaires fournissent la matrice de leurs déconnades. Accros à la vidéo, ils louent leurs premières caméras, s’initient à l’art du détournement : faux clips, doublages et autres caméras planquées. En terminale, ils essaient de financer leur premier film en montant un Feydeau avec le prof de philo. Raté, le prof part avec la caisse. Fans d’Objectif Nul, des comédies-tranche de vie des années 70 et 80 (les films d’Yves Robert, Clara et les chics types, Pour cent briques, t’as plus rien, etc.), ils étudient, l’un le cinéma et l’autre à Sciences-po, sans jamais cesser d’expérimenter, d’espionner des séminaires Herbalife et des salons d’entrepreneurs. Jusqu’au jour où un de leurs copains chez Virgin leur signale que leurs « conneries pourraient être rémunérées ». Ils y réalisent des petits films en interne et se retrouvent à faire rire les commerciaux sur des doublages de films porno dans le cadre d’improbables séminaires « force de vente ». Ils tâtent de la pub chez Young & Rubicam où ils rencontrent Frédéric Beigbeder, qui leur confie quelques potacheries publicitaires et dont ils écriront le scénario adapté de 99 francs. Un parcours qui ne pouvait finir que chez Canal +, où Alain de Greef ira jusqu’à mettre une équipe de quinze documentalistes à leur disposition pour écumer les fonds de tiroir des films institutionnels d’entreprise du monde entier. Ils en tireront plus de 300 doublages pour des Messages à caractère informatif réalisés, par exemple, à partir d’un film de formation pour ambulanciers en RDA.

Longtemps anonymes, ces « Daft Punk du rire », comme l’avait titré un jour un hebdo culturel en raison de leur refus obstiné de montrer leur tête à la télé, sont en réalité des employés modèles à leur propre compte. Ils travaillent à heures fixes, de 9 heures à 19 heures, sont toujours intermittents du spectacle, n’ont pas créé de boîte de prod, ne savent « vraiment pas, sincèrement » combien ils gagnent. Ces entomologistes de la cravate-moustache font tout de même partie de cette nouvelle génération qui se sert de la Toile pour faire vivre et prolonger ses créations. Outre le site de la Cogip, traduit en vrai néerlandais, leurs personnages ont leurs pages Myspace et Facebook .

En dehors de l’entreprise où ils n’ont jamais réellement travaillé, les garçons avouent un faible pour la photo, avec une prédilection pour l’hyperréalisme d’un Martin Parr ou du Suédois Lars Tunbjörk, qui a passé trois ans de sa vie à immortaliser… des bureaux. Ils raffolent des mélodies d’ascenseur et du easy listening le plus bizarroïde. Ils citent un livre, Gros-Câlin de Romain Gary (tous leurs mails se concluent par « gros poutous »), un pays, l’Inde, et un autre objet de fascination que l’entreprise ripolinée minitel : Bollywood, thème de leur prochain film. Nostalgie permanente et kitsch ? « Pas du tout, on n’est pas fans de Casimir. Ce qui nous obsède, c’est l’esthétique du réel, l’image plus vraie qu’en vrai. Notre plus grand bonheur, ce serait qu’en croisant Auteuil dans la rue, les gens lui demandent comment va son boulot à la Cogip. »


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