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mercredi 15 juillet 2009 17:48

  • cinéma

«Nous avons tous besoin de laisser la bête sortir»

Nicolas Winding Refn revient sur les choix de «Bronson» .

par Bruno Icher

tag : cinéphilie

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La cage au fauve

La vie de Michael Peterson, alias Charles Bronson, Hercule de cirque devenu le détenu le plus récalcitrant d’Angleterre, vue par le réalisateur danois Nicolas Winding Refn.

Il y a treize ans, Nicolas Winding Refn secouait son Danemark natal comme un prunier avec son premier film, Pusher, errance déglinguée dans le Copenhague des camés, des malfrats et de la violence brute. Après un passage désastreux à Hollywood, retour au pays en 2004 pour les deux autres épisodes de Pusher qui confirment le talent de ce garçon timide âgé aujourd’hui de 39 ans. En attendant son Valhalla Rising qui devrait sortir fin 2009, Bronson, prix Sang-neuf au festival de Beaune, qu’il qualifie comme son film «le plus autobiographique» .

Pourquoi autobiographique ?
Il y a en moi cette part très destructive, nihiliste, qui me suit depuis que je suis adolescent. Je peux la sentir en permanence, mais je ne suis certainement pas le seul dans ce cas, n’est-ce pas ? A un certain moment, cette violence doit absolument s’exprimer, et cela se produit quand je fais un film. Je réalise chaque film comme si c’était le tout dernier, comme s’il fallait absolument tout dire. Or, ce type dans une cage, comme une bête sauvage, c’est la vision la plus nette que j’aie jamais eue de ma part sombre.

D’où viennent ces ténèbres ?
C’est une sorte de rage, de frustration, qui remonte à mon enfance. Je suis un grand dyslexique et je ne peux pas vraiment écrire ce que je ressens. Toutes mes pensées vont vers les images. D’une certaine manière, Bronson et moi n’avons pas beaucoup d’options pour nous exprimer. Lui avec cette incroyable énergie physique, avec ce corps dont il finit par faire de l’art. Moi avec les images. J’ai découvert récemment que je pouvais contrôler mes angoisses, mes peurs, mes terreurs par les images. Un peu comme les maintenir dans une cage.

Vous n’avez pas l’air très violent…
Nous avons tous besoin, je crois, de laisser sortir la bête de temps en temps. Mais nous vivons à une époque et dans une société où il est impossible ou mal perçu de laisser libre cours à ces sentiments qui ne sont pas bien-pensants. Le truc, c’est de savoir comment le sortir, l’exprimer. Il y a une part d’exorcisme dans ce processus. Mais c’est plus compliqué qu’un exorcisme qui soulage ou soigne. Cela peut détruire aussi. Mais cet aspect destructeur est, du moins en ce qui me concerne, un carburant. Quelque chose qui nourrit ma pensée et mon expression.

Vous êtes donc d’accord avec Pierre Bourgeade qui dit qu’«en chaque homme, il y a un torrent d’obscénité» ?
Bien sûr. L’image est parfaite. Cela nous aide à devenir ou à rester dans une normalité acceptable. Mais nous avons un besoin vital de perversions. Il faut juste apprendre à ne pas les laisser nous détruire. L’art peut changer le monde, arrêter des guerres, mais l’art est une arme de destruction massive. Aujourd’hui, on n’enseigne pas l’art, on essaie d’apprendre le bon goût. Et le bon goût est l’ennemi de l’art.

Comment vous êtes-vous retrouvé à réaliser Bronson ?
Je n’avais pas très envie de le faire au départ mais j’avais besoin d’argent. D’autre part mon film Valhalla Rising avait accaparé tout mon esprit et mon énergie pendant des mois. Du coup, cela m’a semblé facile à faire. Jusqu’au moment où la dimension autobiographique dont nous parlions tout à l’heure a surgi et a rendu le projet plus complexe et passionnant.

Que vous inspire l’histoire du véritable Bronson ?
A l’heure où nous parlons, il est en prison depuis trente-cinq ans, purgeant une peine indéfinie, en isolement total. Son affaire est très célèbre en Angleterre, il a écrit des livres, un comité de soutien en sa faveur est très actif, il a été à une époque un héros populaire des tabloïds… Je voulais le rencontrer en prison, mais cela m’a été refusé parce que je n’ai pas la nationalité britannique. En revanche, Tom Hardy, le comédien qui l’incarne, a pu le voir pendant vingt minutes.

A propos, comment avez-vous choisi Tom Hardy ?
Notre première rencontre a été désastreuse. Je n’ai pas été sympa avec lui, mais sur le coup, je ne l’aimais pas. Et puis, au fur et à mesure que je réécrivais le script, je rencontrais des acteurs susceptibles de jouer Bronson : Jason Statham notamment, avec qui ça a failli se faire mais qui a préféré tourner Transporter-je-ne-sais-pas-combien. Guy Pearce aussi. Bref, j’ai dû rencontrer à peu près tous les mâles britanniques acteurs de cette tranche d’âge, mais ça n’allait jamais. Finalement, j’ai revu Tom et il était parfait. Je ne sais pas si cette rencontre l’a changé ou s’il avait perçu ce que je n’aimais pas chez lui, mais c’était parfait. Puisqu’on en est aux remerciements, l’autre gars parfait du film est le chef opérateur, Larry Smith.

Comment avez-vous construit le film en évitant l’écueil du biopic ?
Plusieurs éléments se sont télescopés. Les films de gangsters, d’abord, une tradition britannique que j’ai toujours aimée. Les films de prison aussi. Pendant un moment, je savais surtout ce que je ne voulais pas, ce qui est généralement un bon début. Je refusais de faire une extravagance à la Hollywood et pas davantage un biopic fidèle, même s’il était important de ne pas trahir l’histoire de cet homme. Et puis j’ai fini par trouver le truc : la métaphore, c’est qu’il faut rester dedans. Ne pas sortir. A tout prix.

On pense beaucoup à Kubrick dans certains plans, et notamment à Orange mécanique.
Bien sûr, c’est un classique du cinéma britannique. Tellement classique qu’il aurait été ridicule de faire semblant de ne pas lui ressembler. J’assume complètement. Mais, franchement, celui à qui je dois tout pour ce film, c’est Kenneth Anger. Je l’ai rencontré après le tournage et je lui ai dit : Ken, je t’ai absolument tout volé, j’espère que tu ne m’en veux pas trop. Et lui, très classe, m’a répondu : «Be my guest».

De quel film Bronson est le plus proche ?
J’aurais tendance, instinctivement, à répondre Massacre à la tronçonneuse. C’est un chef-d’œuvre qui m’a stupéfié quand je l’ai vu la première fois. Il illustre pour moi à merveille cette faculté que peut avoir le cinéma de marquer davantage par ce qu’il cache que par ce qu’il montre. Mais aussi, c’est un film très imparfait, et c’est justement grâce à cette imperfection qu’il en devient aussi fort, aussi brutal, aussi choquant. L’art a besoin d’imperfections. Je crois que c’est ce qui nous émeut le plus.

Publié dans Libération du 15 juillet 2009


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