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jeudi 5 juillet 2012 15:04

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Les arcanes de l’âge digital

par Marie Lechner

tags : net-art , histoire

La carte King of Pentacles

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"Son unité n’était pas le bit mais le trit"

Francis Hunger évoque dans une performance bureaucratique Setun, ordinateur soviétique disparu, le seul exemple au monde fondé sur une logique ternaire

Installé dans l’ancienne brasserie de Dortmund, en Allemagne, le HMKV, éminent centre d’art média, propose une stimulante plongée dans l’histoire des technologies des deux côtés de l’ex-rideau de fer. Deux expositions monographiques en miroir révèlent des histoires et artefacts méconnus de l’âge de l’information. Côté soviétique, c’est l’artiste Francis Hunger qui mène l’investigation et côté américain, Suzanne Treister.

Avec l’envoûtant et rhizomatique « HEXEN 2.0 », l’artiste britannique, née en 1958, tente de tracer une vue d’ensemble de l’histoire des technologies de l’information pour mieux comprendre comment elles ont façonné la société contemporaine. Dans des diagrammes d’une incroyable densité, elle synthétise l’histoire d’Internet et celle de l’ordinateur - des premiers calculateurs comme la machine d’Anticythère aux extrapolations sur l’informatique quantique -, en montrant les relations complexes que ces technologies entretiennent avec le militaire, l’économie, la science, la contre-culture, la philosophie ou la science-fiction.

Ses schémas érudits, qui font penser aux frontispices de tomes alchimiques, connectent des noms, des mouvements de pensée, des organisations dans des combinaisons inédites liant Adorno, Norbert Wiener, hippies, Google, Unabomber ou transhumanistes. On peut passer des heures à déchiffrer cette petite écriture serrée et obsessionnelle qui noircit les feuilles, hypnotisé par ce réseau enchevêtré liant des histoires disparates : discours ultrarationalisé de la cybernétique, programmes secrets de contrôle mental de la CIA, techno-utopies libertariennes d’Internet et résistances néoluddites. Les routes sinueuses esquissées par l’artiste pourraient donner l’impression d’une entreprise paranoïaque, quand elle se contente d’articuler des faits connus, évoquant à la fois le potentiel utopique de ces outils et le risque de dérive totalitaire.

Trois années d’enquête ont été nécessaires pour parvenir à cette généalogie illustrée de notre société du contrôle, que la détective Treister, fille d’un équipementier militaire, fait remonter à un moment clé de l’immédiat après-guerre : les conférences Macy qui virent la naissance de la cybernétique. « C’est lors d’une résidence dans le désert texan que j’ai observé une possible connexion entre certaines théories et applications de la cybernétique, apparues d’abord aux Etats-Unis pour répondre à un besoin de contrôle social accru, et le monde actuel des réseaux sociaux, appelé aussi Web 2.0. Et ce lien, c’est le feed-back (la rétroaction) », dit-elle en faisant allusion aux données personnelles et comportementales que nous générons massivement via nos interactions en ligne.

Ces conférences interdisciplinaires, qui ont écrit la préhistoire de l’âge digital, sont au cœur des diagrammes rayonnants de Treister. Entre 1946 et 1953, elles ont réuni les plus brillants esprits de l’époque, mathématiciens (Von Neumann, Wiener), ingénieurs (Shannon, père de la théorie de l’information, et Bigelow), neurophysiologistes (McCulloch), psychiatres, et représentants des sciences humaines : sociologues, anthropologues (Gregory Bateson et Margaret Mead), pour édifier les bases d’une science unifiée du fonctionnement de l’esprit humain.

Formalisés par Norbert Wiener comme « la science du contrôle et de la communication chez l’animal et la machine », ses concepts ont été transposés de l’informatique (prédire la trajectoire de vol d’un avion militaire) aux organismes biologiques et aux systèmes sociaux, à un moment où les sciences sont enrôlées dans la guerre froide. Si la cybernétique s’est désagrégée en pleine gloire, en 1956, supplantée par l’intelligence artificielle, ses idées d’une humanité vivant parmi les machines dans un univers de communication généralisée sont devenues réalité.

Suzanne Treister ressuscite les protagonistes des conférences Macy dans une Séance cybernétique évoquant un cercle spirite et dans un magnifique jeu de 78 cartes (en vente en ligne) qui prolonge les diagrammes et renforce le côté occulte. Mêlant l’iconographie psychédélique et des illustrations anachroniques qui évoquent les premiers ouvrages scientifiques, Treister adapte avec virtuosité le tarot de Marseille, en conservant la symbolique attachée à chaque carte (lire ci-contre).

Prenons au hasard le Pendu, douzième atout, représenté par Stewart Brand, figure pivot de la contre-culture convertie à la nouvelle économie. Le biologiste a aidé Ken Kesey à organiser ses acid tests et a lancé le Whole Earth Catalog, bible des hippies californiens. Ce catalogue, souvent décrit comme l’ancêtre du Web, a popularisé les théories de Wiener tout en donnant accès à des outils écologiques. On pouvait y trouver les plans d’une cabane en bois comme celle où s’est reclus le mathématicien Ted Kaczynski (l’Ermite, neuvième atout) pour écrire le manifeste d’Unabomber et confectionner ses colis piégés mortels visant précisément ceux qui construisaient cette société technologique.

« Je conçois ce jeu de tarot comme un outil de réflexion plus qu’un objet de divination ou de prédiction du futur, explique Treister. Les cartes sont une manière d’engager activement le lecteur, et notamment les plus jeunes qui baignent dans ces technologies sans forcément en connaître les origines. Mon espoir, c’est qu’en manipulant les cartes, en les confrontant, elles puissent provoquer de nouvelles conversations, susciter des pensées radicales. » Et encourager le lecteur à tracer sa propre route dans le futur avec les cartes en main.

Hexen 2.0 au HMKV de Dortmund jusqu’au 22 juillet

(Publié dans Libération du mercredi 4 juillet)


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