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lundi 31 août 2009 11:15

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Numérisation : Google pousse à l’index

Le moteur de recherche américain est en situation de quasi-monopole pour numériser les fonds des bibliothèques.

par Christophe Alix, Erwan Cario

tags : livre , numérisation , Google Books

Extrait d’une capture d’écran de Google Books - DR

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La Bibliothèque de France va-t-elle confier à Google le soin de numériser une partie de ses collections  ? L’hypothèse est envisagée au sein de l’établissement public. Cinq ans après l’annonce du programme Google Books visant à numériser les documents des plus grandes bibliothèques du monde, le moteur de recherche américain s’affirme comme l’unique opérateur de ce nouveau partage des connaissances. Un monopole qui inquiète. Revue des enjeux.

Où en est le chantier de la numérisation des livres  ?

Lancée en décembre 2004 avec cinq grandes bibliothèques partenaires, alors toutes anglo-saxonnes, la bibliothèque virtuelle de Google est, à ce jour et de très loin, la plus avancée au monde. Elle représente un index global d’environ 10 millions de livres numérisés  : 1,5 million d’ouvrages tombés dans le domaine public et issus de 29 grandes bibliothèques mondiales, 1,8 million d’œuvres « soumises » volontairement par 25 000 éditeurs surtout professionnels ou universitaires et environ 7 millions de documents principalement issus de bibliothèques américaines. Protégés par le droit d’auteur et numérisés sans autorisation préalable de leurs ayants droit, ces derniers voient leur consultation limitée à leur index et à de courts extraits. Cela devrait changer rapidement si la justice américaine valide, à l’automne, l’accord négocié par Google en 2008 avec les éditeurs américains.

Estimé entre 150 et 200 millions de dollars (100 à 140 millions d’euros) sur une durée d’environ dix ans (10 dollars, ou 7 euros, par livre), l’investissement de Google vise à numériser « rapidement » entre 15 et 20 millions d’ouvrages sur les quelques dizaines de millions déjà publiés dans le monde. Face à Google, le principal projet alternatif a pour nom Europeana. Un prototype de la future bibliothèque numérique européenne dont le véritable lancement est annoncé en 2010. Il regroupe déjà 4 millions de documents en 26 langues et regroupe une cinquantaine de partenaires, pas seulement européens. Des livres mais également des tableaux, partitions, bandes sonores et audiovisuelles dont plus de la moitié ont été fournis par la Bibliothèque nationale de France (projet Gallica) et l’Institut national de l’audiovisuel.

Pourquoi avoir peur de Google  ?

On vous offre une maison mais le chemin pour y accéder ne vous appartient pas. Le promoteur vous promet la main sur le cœur qu’il n’y installera jamais de péage, tout juste envisage-t-il d’y mettre quelques panneaux publicitaires. Acceptez-vous le marché  ? C’est un peu la question à ­laquelle doivent répondre aujourd’hui les plus grandes bibliothèques du monde. ­Elles récupèrent pour elles tous les documents numérisés par Google et elles ont le droit de les utiliser à leur guise. En échange, le moteur récupère l’exclusivité sur l’indexation du contenu. Or, si la ­numérisation du patrimoine écrit mondial à des fins de conservation et de ­mémoire est un enjeu majeur, l’accès aux connaissances sous ce nouveau format l’est tout autant.

Dans le mouvement d’humeur contre Google, on retrouve ainsi la problématique de la presse avec l’hégémonie de Google News dans le secteur de la recherche sur l’actualité. Dans ce cas, Google se rémunère sur les chemins d’accès. Le fait que Google tire des revenus de son système de recherche n’est pas scandaleux en soi. C’est la dérive monopolistique qui inquiète. Lorsque tout est potentiellement accessible en ligne, la ­façon d’accéder à l’information est au moins aussi importante que l’information elle-même. Et lorsque ce pouvoir est concentré dans les mains d’une seule entreprise, c’est forcément un problème. Même si cette dernière a pour slogan « Don’t be evil » (« Ne sois pas diabolique »).

Pourquoi Google s’investit-il autant sur le sujet  ?

La plus grande crainte de Google aujourd’hui  : perdre sa place de leader incontournable au profit d’un concurrent, voire d’un nouveau venu. Cela semble inconcevable, mais il faut se souvenir qu’avant Google il existait des gros moteurs de recherche, comme Altavista. Et qu’en quelques mois l’arrivant a pris l’ascendant sur ses aînés, grâce à la sobriété de son interface, sa rapidité et la pertinence de ses résultats. Même si on a du mal à l’imaginer, Google n’est pas intouchable. Et il le sait. Le tout est donc de ne pas se reposer sur ses lauriers. Google maîtrise aujourd’hui la gestion de l’information disponible au format numérique (même s’il fait évoluer continuellement ses processus d’indexation), mais il reste tout ce que l’humanité a produit depuis des siècles. La préoccupation de Google n’est pas tant la rentabilité du processus (même si, à long terme, il devrait s’y retrouver), mais le fait de rester le lieu privilégié de la recherche. Et donc de ne pas laisser tout un pan du contenu indexable à un autre que lui. En assumant le coût de la numérisation des livres, Google s’assure que son petit chemin restera le passage obligé pour la majorité des internautes pour les cinq ou dix ans à venir. Et ça, ça n’a tout simplement pas de prix.

Quelles sont les alternatives à Google  ?

Il n’y en a pas. A ce jour et en huit années, la BNF n’a réussi à numériser « que » 800 000 documents, dont 300 000 seulement en mode texte sur les 13 millions d’ouvrages que représentent ses collections. D’où l’annonce par Denis Bruckmann, le directeur des collections de la BNF, à la mi-août dans la Tribune, de négociations en cours avec Google afin d’accélérer ce rythme et de pallier au coût extrêmement élevé de la numérisation. Selon Denis Bruckmann, il faudrait entre « 50 et 80 millions d’euros » (entre 0,12 et 0,74 euro par page) pour numériser les seuls fonds de la IIIe République alors que l’Etat n’octroie au projet Gallica que 8 millions d’euros par an, via le Centre national du livre – dont 3 ne sont pas utilisés  !

Un argument financier jugé dérisoire par l’ancien président de la BNF Jean-Noël Jeanneney, farouche opposant aux ambitions universelles de Google. « Quand bien même la somme indispensable serait de quelques dizaines de millions d’euros sur quelques années, écrit Jean-Noël Jeanneney, par rapport à d’autres dépenses, celle-ci mérite que la nation la consente. » Par la voix de sa commissaire à la Société de l’information, Viviane Reding, la Commission européenne recommande au contraire la mise en place de partenariats avec le secteur privé – et donc avec Google – afin de pouvoir multiplier par 15 le nombre de documents numérisés dans l’Union. Le nouveau ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, s’est pour sa part « hâté de faire savoir qu’il gardait les mains libres » et a souligné, le 19 août, qu’« aucune option ne saurait être privilégiée en l’état actuel des réflexions en cours ». Il s’agit, a-t-il affirmé, « d’inscrire la numérisation du patrimoine culturel de l’Etat dans une stratégie globale ». Reste à savoir si elle sera Google-compatible ou pas

Paru dans Libération du 29 août 2009


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