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jeudi 14 janvier 2010 10:08

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Numérisation : les pistes d’une riposte française

par Frédérique Roussel

tags : livre , Google , numérisation

Marc Tessier, Frédéric Mitterrand et Nathalie Kosciusko-Morizet (chargée de l’Economie numérique), mardi, au ministère de la Culture. Photo Vincent Nguyen

Moisson… Le mois de janvier ne se prête pas à des images bucoliques. Mais Internet ne connaît pas le rythme des saisons. Ses moissons sont d’un autre ordre, comme l’a souligné Frédéric Mitterrand, le ministre de la Culture, qui récolte les rapports depuis huit jours. Après celui de Patrick Zelnik sur « Création et Internet » la semaine dernière, le moment était venu hier de cueillir celui de Marc Tessier (consultable sur le site du ministère ), ancien président de France Télévisions.

Tessier avait été chargé en octobre d’une mission sur la numérisation des fonds patrimoniaux des bibliothèques. Rappelons que le sujet est devenu brûlant à la fin de l’été, quand on a découvert que la Bibliothèque nationale de France (BNF) discutait sans vergogne avec Google. Numériser des livres coûte cher et le moteur de recherche américain propose ses services depuis cinq ans aux grandes bibliothèques de la Terre entière pour alimenter la sienne, numérique, Google Books (en français Google Livres). Sa moisson atteint aujourd’hui les 10 millions de titres numérisés, dont le Rouge et le Noir de Stendhal dans une édition de 1 866 conservée par l’université de Californie. Impossible de trouver mieux sur le Net français. Les cris d’orfraie contre la main basse d’un opérateur privé, qui plus est américain, sur le patrimoine français ont amené le nouveau locataire de la rue de Valois à prendre les choses en main. L’enjeu de la numérisation du patrimoine, porté aux plus hautes sphères de l’Etat, a permis d’acter 750 millions d’euros dans le cadre du grand emprunt. C’est loin d’être une paille. Cette décision majeure permet à l’Etat français de détenir les clefs de son destin numérique patrimonial et de parler d’égal à égal avec « un géant américain dont vous connaissez tous le nom », dixit le ministre de la Culture, qui a prévu de se rendre en personne à Mountain View, site de Google, prochainement.

D’où l’étonnante tranquillité du rapport Tessier présenté hier. « La décision du président de la Répu­blique sur le financement des politiques de numérisation crée les bases d’une politique nationale, autonome et respectueuse des droits de toutes les parties concernées », indique ainsi le rapport, qui propose trois pistes. L’une d’entre elles se place au niveau européen en suggérant de mutualiser les actions des bibliothèques de l’Union et de faire évoluer Europeana, la bibliothèque numérique européenne.

Mais les deux pistes principales ­visent à permettre à la France de donner efficacité et ampleur à sa numérisation. D’abord, en ­élabo­rant chez soi une alternative à Google ­Livres. Le rapport Tessier préconise ainsi la création d’une grande plateforme qui rassemblerait le patrimoine francophone écrit à hauteur de plus d’un million de livres et qui serait gérée à parité entre la BNF et les éditeurs. Il s’agirait de partir de Gallica, le site de la BNF qui compte aujourd’hui plus de 950 000 documents, dont 145 000 livres. Le rapport suggère d’améliorer la présence de Gallica sur le Web (en changeant son nom « de village gaulois romanisé [qui] fait songer davantage à des ancêtres qu’aux technologies de pointe », selon Mitterrand), en passant à une échelle de numérisation exhaustive et une meilleure indexation du patrimoine français.

Le pilotage serait donc fait par un partenariat mixte. « L’essentiel […] est la mise en place d’une entité coopérative réunissant les bibliothèques publiques patrimoniales et les éditeurs, dans la logique de partenariat public-privé », écrit la mission dirigée par Marc Tessier. Cette entité coopérative aurait la responsabilité d’exploiter cette plateforme commune « où l’ensemble des ouvrages pourraient être accessibles aux recherches des internautes et, si souhaité, pourraient être feuilletés », précise la mission.

Qu’y trouverait l’internaute  ? A la fois des œuvres du domaine public, gratuites, et des œuvres sous droits. Pour ces dernières, le lecteur serait renvoyé aux sites des éditeurs qui s’occuperaient de leur commercialisation. Quant aux œuvres orphelines (sans trace d’ayants droit), Gallica « sera naturellement appelée à jouer un rôle de plate-forme de diffusion et de valorisation ». Ce qui suppose de légiférer pour modifier le code de la propriété intellectuelle. Cette question est à l’étude au ministère de la Culture.

Deuxième piste avancée par Tessier  : passer d’éventuels accords avec Google. Mais sur du donnant-donnant. Ceux que le moteur de recherche a signés avec les bibliothèques consistent à lui faire assumer la numérisation de masse. Il met ensuite à leur disposition une copie du fichier, avec des restrictions d’utilisation qui peuvent aller jusqu’à vingt-cinq ans. Le rapport propose un système de partenariat fondé sur l’échange de fichiers  : un livre pour un livre. « Un accord avec Google […] pourrait viser non pas à faire prendre en charge l’effort de numérisation, mais à le partager, en échangeant des fichiers de qualité équivalente et de formats compatibles. »

Avec le fonds francophone déjà ­numérisé par Google (estimé ­entre 500 000 et 600 000 titres), Gallica pourrait atteindre plus vite la masse critique en langue française. Google Livres, de son côté, enrichirait sa propre base de contenus. « Une société telle que Google est-elle susceptible d’être intéressée par un partenariat de cette nature  ? » se demande le rapport. Principal argument en faveur du oui  : comment une entreprise qui serine qu’elle vise à donner à l’internaute l’accès le plus large aux œuvres numérisées pourrait-elle refuser  ? Google s’est empressé hier de se réjouir de l’initiative.

Paru dans Libération du 13 janvier 2010


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