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jeudi 7 janvier 2010 15:37

  • cinéma

Nyamina, festival mali-mélo

par Michel Henry

Souleymane Cissé, le réalisateur malien à l’origine du festival. Photo CC Cines del Sur

De notre envoyé spécial à Nyamina (Mali)

Un festival de cinéma dans un village malien enclavé, sans eau courante, ni électricité, à deux heures du premier ruban de bitume  : l’invention du Cannes écolo de demain, Copenhague style  ? On la doit au réalisateur malien Souleymane Cissé qui a, un matin de la mi-décembre, jeté à Bamako quelques festivaliers dans deux bus Gana Transport décatis, fait charger quelques cartons d’eau Tombouctou et prévenu  : « Il n’y aura pas d’hôtel cinq étoiles, l’aventure commence. » Cinq ou six heures de route plus tard, dont deux ou quatre en car à brinquebaler sur une piste cahoteuse, les aventuriers débarquent fourbus à Nyamina, à 180 kilomètres au nord de Bamako. En guise de Croisette, il y a les bords du Niger, et cette incroyable lumière que reflètent les eaux du fleuve. Bien plus classe. Seul hic, les festivaliers descendent des bus couverts de poussière, tels des momies, car les vitres et les portes ne fermaient pas. Le festival, sixième du nom, peut commencer.

Enfin, commencer… Un habitué, jeune vidéaste venu de la ville de Mopti, prévient en rigolant  : « Vraiment, le festival, là, il n’y a pas de programme. » Souleymane Cissé, 69 ans (1), a créé un concept  : le festival où l’on improvise. On n’y montre pas de films, ou très peu. Le réalisateur de Yeelen (« la Lumière », prix du jury à Cannes en 1987) veut juste provoquer des « rencontres entre villageois et artistes, pour échanger et donner une autre vision de cette cité ». C’est la culture au secours du monde rural. Et à Nyamina, tout est à faire, notamment une route de 75 km pour sortir de l’enclavement. Voilà le programme  : la bobine de film au service de la pellicule de goudron. « Si on obtient cette route, on aura au moins servi à quelque chose », dit Cissé.

Cité millénaire, Nyamina (5 000 habitants) a connu des temps florissants, évoqués par l’explorateur Mungo Park, mais n’a plus guère d’allure aujourd’hui. Le fleuve Niger s’ensable et ronge les berges au point que l’érosion menace cet ancien carrefour commercial et culturel qui ressemble, selon Cissé, « à une ruine après la guerre ». Le réalisateur n’en savait rien avant d’y débarquer en 2002, sur les pas d’un oncle oublié, Sory. Enfant prodige né en 1930, érudit de l’islam, Sory est mort à 16 ans à Nyamina, et son corps, dit la légende, fut retrouvé intact, dix-huit ans plus tard, dans sa tombe. Il a désormais un mausolée au milieu des rues sablonneuses et des maisons en banco, que François Bayrou, invité très spécial, a inauguré après avoir assisté aux rituelles prières des marabouts. Le festival a su attirer quelques huiles comme le président du Modem, François Bayrou, le ministre malien de la Culture, Mohamed el-Moctar, et deux ambassadeurs, qui ont échangé assis sur d’antiques bancs d’école. « Un festival dans un lieu très éloigné des centres urbains montre que la culture peut être un outil de développement », a assuré Bayrou.

En attendant, on a débattu du cinéma africain francophone. Pour constater qu’il a des allures aussi moribondes que le village, et que quelques prières ne seraient pas de trop pour lui redonner une allure présentable. D’abord, une sécheresse sahélienne frappe ses financements. Il a longtemps vécu sous perfusion des subventions européennes, et elles se raréfient, a rappelé le cinéaste François Margolin  : « Les débats n’avancent pas beaucoup sur la question. La seule chose qui avance, c’est que la France a coupé les crédits. » La plupart des Etats africains sont trop pauvres pour prendre le relais ou ne voient pas l’intérêt de soutenir un cinéma national. « L’industrie de l’image n’a jamais été comprise dans nos pays. Les décideurs, ici, ce n’est pas leur souci », déplore Souleymane Cissé. Cinéaste burkinabé, Issaka Compaoré confirme  : « Les subventions n’existent plus. Les politiques sont malins  : ils attendent de voir notre capacité d’organisation. Ils ne vont plus donner de l’argent comme ça. »

Comment s’en sortir  ? D’abord, par une saine autocritique. « La plupart des cinéastes africains n’ont aucune vision économique de leurs films, indique le réalisateur sénégalais Clarence Delgado. En plus, ils veulent surtout faire plaisir à l’Occident », qui finance, ou finançait. Ils oublient le public africain, qui n’a quasiment plus de salles pour les voir (lire ci-après). Delgado relève un autre défaut  : « En Afrique, on a vite les chevilles qui enflent. Dès que vous faites une petite production et que l’Occident tartine dessus, vous vous croyez arrivé. »

A l’inverse de cette déprime francophone, le Nigeria inonde le marché local de vidéos, CD ou DVD, via son « Nollywood », pendant du Bollywood indien. En quantité, à défaut de qualité. Et avec une différence  : « Au Nigeria, ils sont partis des besoins du public », précise Delgado. Alors que les francophones s’illusionnent. « Pour nous, le cinéma est culturel. On veut éduquer le peuple », rappelle le Togolais Jacques Do Kokou. Qui constate  : « Au Nigeria et au Ghana, on peut vivre de son cinéma. Alors que nous, cinéastes francophones, on n’y est pas arrivés en cinquante ans. » Do Kokou reconnaît une mauvaise méthode  : « On cherche les subventions, puis on démarre le film. Quand ça ne marche pas, on se demande comment ça se fait. » Pragmatique, Do Kokou conseille aux aspirants cinéastes de commencer par filmer avec leur téléphone portable. Et de ne compter que sur eux-mêmes, sans réclamer d’improbables subventions. « Dès qu’on parle cinéma, on parle Etat. Il faut arrêter. Laissons l’Etat de côté. Il a d’autres problèmes à régler. »

Paru dans Libération du 6 janvier 2010

(1) Son dernier film, Min Ye (« Dis-moi qui tu es »), a été présenté hors compétition à Cannes, en 2008.


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