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vendredi 1er mars 2013 13:16

  • high tech

« Offline Art », il faut savoir réseaux garder

par Marie Lechner

tags : net-art , exposition

Photo XPO Gallery

Offline Art New2
XPO Gallery
17 rue Notre-Dame-de-Nazareth, 75003 Paris
Jusqu’au 14 mars.

 

Vous ne verrez rien à l’exposition « Offline Art : New2 », à moins d’être équipé d’un ordinateur, d’un smartphone ou d’une tablette (prêtée gracieusement le cas échéant), indispensables accessoires pour accéder à ces œuvres immatérielles flottant dans l’éther. Le visiteur pénètre dans un espace vide, celui du white cube de la jeune galerie XPO, à Paris. Au mur, un alignement de boîtiers dotés d’antennes, accrochés comme des tableaux : des routeurs wi-fi (chargés de faire transiter des paquets d’information d’une interface vers une autre) modifiés, dotés d’une clé USB, et déconnectés d’Internet.

Pour visionner l’exposition, le visiteur est invité à se connecter au réseau approprié, chaque artiste disposant d’un réseau local à son nom, puis à lancer le navigateur. L’œuvre se charge alors automatiquement sur son écran privé. Même si le plan affecte une œuvre spécifique à chaque boîte — 12 en tout —, inutile de se planter devant puisque les ondes circulent librement dans la galerie, comme à l’extérieur. On peut profiter de l’expo sur le trottoir, ou dans l’appartement du dessus. Ou chez soi puisque la plupart des œuvres sont aussi visibles sur le Web. Ce qui n’a pas empêché les curieux de s’entasser dans les quelques mètres carrés lors du vernissage, le nez collé sur leur écran mobile, à regarder les sabotages glitch de Jodi, écouter l’hymne chiptune P2P (composé sur des consoles obsolètes) de Dragan Espenschied qui résonne étrangement dans ce contexte, ou méditer les « Terms of Service » de Google, récité par la barre de requête, de Constant Dullaart.

 

Dancing girl

 

A quoi rime cette proposition quelque peu absurde d’Aram Bartholl, commissaire de l’exposition à l’initiative du concept, lui-même artiste en vogue, dont l’essentiel du travail consiste à déverser le monde numérique dans l’espace physique ? Ce nouveau format tente de répondre au sempiternel problème : « Comment exposer — et vendre — du Net-art ? » Autrement dit des œuvres créées par, avec, et pour le Net.

 

 

Apparu au milieu des années 90, le Net-art proclamait qu’il n’avait pas besoin de galerie, de critiques ou d’institutions. L’un de ses attraits était que les artistes pouvaient contrôler eux-mêmes la diffusion des œuvres et s’adresser directement au spectateur via la fenêtre de son navigateur. C’est un art basé sur l’information et non autour de l’objet, où la notion d’auteur explose. L’idée même d’exposer le Net-art dans un espace physique était une anomalie, en contradiction avec sa nature et son esprit. Vendre une œuvre semblait tout aussi inapproprié « parce qu’il aurait fallu acheter le réseau avec », et de nombreux artistes rejetaient le marché de l’art. « Mais, entre-temps, le Web de nouveau médium est devenu un médium de masse, il s’est banalisé. Elle est loin l’ère où l’Internet tout entier tenait dans un livre de 400 pages », dit Olia Lialina — diva russe, pionnière du Net-art, qui fut aussi la première à créer une galerie d’œuvres payantes en ligne, Art. Teleportacia en 1998 — brandissant devant l’audience amusée un guide The Whole Internet daté de 1993, l’année justement où le navigateur graphique Mosaic ouvrit le Web au grand public.

 

blimp-on-deepskyblue.com

 

Aujourd’hui, les artistes dernière génération, les « natifs numériques », ne font plus forcément des œuvres « sur » mais « à propos » du Net. Ils remixent l’esthétique et les productions de la Toile qu’ils matérialisent dans des photographies, publications, sculptures, vidéos, et migrent vers les espaces d’exposition traditionnels.

Les œuvres présentées à XPO sont créées pour un navigateur, mais elles n’exploitent ni les hypertextes ni les connexions au réseau. Elles sont autonomes, peu importe qu’elles soient online ou offline. « Nous vendons le routeur et la clé USB, certains routeurs sont signés par l’artiste », s’amuse Philippe Riss, propriétaire de la galerie, qui dit vouloir expérimenter une « nouvelle économie de la collection à l’ère digitale ». Plutôt que de privatiser les œuvres (dont le prix oscille entre 800 et 7500 euros), plusieurs protocoles sont proposés : « Acquérir par exemple Dancing Girl d’Olia Lialina, GIF animé, et en ligne, c’est reconnaître le statut d’œuvre d’art de cette pièce, la faire entrer dans une collection. Acquérir l’œuvre de Kim Asendorf, c’est acquérir une œuvre de Net-art qui ne sera visible que via votre router... »

 

Paru dans Libération du 28 février 2013


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