jeudi 5 février 2009 15:59
Oh les filles
Laquelle choisir ? L’incoulable Lara Crof ou la néophyte Faith.
par Olivier Séguret
Lara et Faith - DR
Laquelle choisir ? Deux héroïnes virtuelles se disputent notre attention. L’incoulable Lara Croft, la néophyte Faith. Elles offrent autant de points de comparaison que de caractères distinctifs, mais leur juxtaposition résume une tranche décisive de l’histoire récente du jeu. Lara nous est revenue à la faveur de sa mue HD dans l’épisode Tomb Raider Underworld (Libération du 31 janvier). Faith a tenté d’entrer par effraction dans la vitrine de Noël réservée aux grands avec Mirror’s Edge, qui consiste lui aussi en une expérience de plateforme-aventure au féminin, mais dans un style subjectif (vue à la première personne) et plastiquement réinventé. La mission kamikaze, visant à jouer des coudes entre les blockbusters pour en capter un peu de lumière, a en partie réussi : le jeu vient de dépasser le million de ventes, ce qui devrait être jugé excellent mais qui est perçu insuffisant au regard des canons de l’industrie. Plus important, son accueil et la notoriété acquise en peu de temps indique qu’Electronic Arts tient probablement là le filon d’une franchise maison (les très recherchées « propriétés intellectuelles » ou IP) promise aux prolongations. C’est tant mieux, car Faith n’a pas fait forte impression par hasard. Manquant encore sans doute d’un peu d’épaisseur et parfois cocasse dans sa prise en mains, Mirror’s Edge tente pourtant un renouvellement réfléchi des codes du genre, enveloppé dans une recherche esthétique minimaliste, abstraite, presque suprématiste. Faith file à la grâce de nos doigts au-dessus d’un monde urbain, vertical et d’altitude, saturation océanique de blancs sur fonds blancs avec à-plats rouge vif qui sont les points d’accroche du personnage. L’expérience est grisante, comme est troublant le chemin parcouru depuis le premier Tomb Raider. Sans Lara, il n’y aurait jamais eu de Faith, sa descendante postmoderne. Faith a aussi le potentiel d’une icône, même si la nature de son charisme a changé, nous informant ainsi en creux sur nos propres changements, sinon sur ceux du monde. L’aristo british a laissé la place à une aristo de la rue, échappée d’une cour des miracles du futur. Plus solitaire, plus modeste, plus androgyne, elle est seule au milieu des autres, seule au-dessus de la ville, ce monde d’en bas, vide absolu où il ne faut surtout jamais sombrer. Moins romanesque, plus âpre et ingrat, que celui de Tomb Raider, le monde de Mirror’s Edge dessine un geste de beauté froide, pessimiste mais élégant, dans le paysage d’un genre qui ne demande qu’à être réinventé.
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