samedi 19 janvier 2008 08:29
On a grillé la télé
Sans pub, que va-t-on voir en janvier 2009 sur France Télévisions ? Tour des pistes.
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tags : France Télévisions , Télé sans pub
Lucas Racasse
Scandale ! Derrière la suppression de la pub à France Télévisions, il y a l’affaire Cantrelle. Oui, la célèbre marque de baignoires à porte - et son égérie Micheline Dax - sera, dès le 1er janvier 2009, censurée à la télévision. Censurée, car la modeste PME, habituée des écrans de pub de l’après-midi sur France 3, n’aura pas les moyens d’acheter des spots sur TF1. Et que verra-t-on, en janvier 2009, une fois que l’auguste Micheline et sa baignoire à porte auront fait place nette ? Le Guide de la Nation a montré la voie, exigeant « des programmes différents » sinon faudra pas trop s’étonner que France 2 soit refourguée au frangin Lagardère. Quant à François Fillon, il s’est, au risque de froisser sa mèche, emporté contre « la violence […], une banalisation de la torture dans les émissions, dans les séries télé, dans les films […]. L’image de la femme, la valorisation des caïds et des gangsters » sur France Télévisions (doucement, sur le lait-fraise, François). Nous voilà bien avancés. Heureusement, Libération est là pour dessiner les scénarios d’une télé publique sans pub. Scénario 1 : crédible
En ce moment, le sport pratiqué au 8e étage de France Télévisions, celui de la présidence, est le grattage de tête : « Un soutien élargi à la création française », ose-t-on. Du moins, si Sarkozy allonge la monnaie perdue par la suppression de la pub : une heure de Maupassant coûte 1,2 million d’euros quand un FBI : portés disparus vaut 80 000 euros. Mais les séries américaines sont dans le collimateur. Pour l’heure, France 2 se refuse à se passer de ces hits d’audience, ou alors « peut-être deux épisodes au lieu de trois par soir ». Bref, rien que du très ébouriffant pour nos mirettes… Mais l’actionnaire est exigeant et les jeux télé, genre les Z’amours, pourraient trépasser, a confié l’entourage de Sarkozy à Paris Match. De même que « les autres programmes à la con qui n’ont rien à faire sur le service public ». Là, forcément, on a plein d’idées… Mais revenons à ce fameux lundi 5 janvier 2009, 20h38, alors que démarre une fiction de prestige commandée tout spécialement pour l’occasion. Pensez, le Rouge et le Noir, quand, en face, TF1 diffuse sept épisodes des Experts. Différent, comme voulait le Président. Mais là, c’est l’accident. Julien Sorel, Madame de Rénal… Fillon prend vapeur et vitupère : « L’image de la femme, la valorisation des caïds et des gangsters. » France 2 est privatisée. Scénario 2 : rien ne bouge
Scénario 3 : l’utopie
Scénario 4 : culture à donf
Scénario 5 : sarkompatible
5 janvier 2009, 20h32 et David Pujadas referme son 20 heures. C’est alors que ça survient et vous chambarde Mémé plus fort que le passage à l’euro : sitôt la fin du JT, la météo. Et illico - il est 20h38 - la soirée télé commence. Forcément, avec 3h19 de pub en moins, c’est au niveau des horaires que le changement risque d’être le plus flagrant. « C’est un effet mécanique, explique un ponte de France Télévisions, des émissions aujourd’hui tardives vont être beaucoup mieux exposées. » Car non seulement, on ne pourra plus faire la vaisselle entre JT et prime time, mais encore n’aura-t-on plus droit aux 20 minutes de pipi time. Avec la fin de ces deux interminables tunnels de pub, la deuxième partie de soirée démarrera juste après 22 heures, calcule-t-on déjà à France Télévisions. Guillaume Durand et son Esprits libres du vendredi 23 heures ? Hop, à 22h15. Oui, ça secoue. Mais que diffuser ?
« Ah il en veut, du différent ? Mais j’y en mets déjà, moi, du différent ! » C’est ce que, de source peu sûre, Carolis aurait déclaré en découvrant l’oukase élyséen réclamant la création de « programmes différents ». Il l’a d’ailleurs écrit en termes à peine plus policés dans le Monde, en affirmant faire « déjà une télévision bien différente ». Du coup, le 5 janvier 2009, rien ne change. Le 6, lors de ses vœux à la presse, debout au côté de Keren Ann (oui, les choses évoluent en un an), Nicolas Sarkozy annonce la fermeture immédiate de France Télévisions. Dans les instants qui suivent, l’action de TF1 dépasse le prix du baril de pétrole : 250 dollars (oui, les choses évoluent en un an).
On le sait, Patrick de Carolis a même couché par écrit les confessions de Madame Chirac. Mais c’est l’adage de Monsieur qu’il a retenu : « Sarkozy, il faut lui marcher dessus du pied gauche, ça porte bonheur. » Décidant de prendre le Président au mot - « Ah il en veut, du différent, j’vais z’y en mettre, moi, du différent, y va voir ! » - Carolis a travaillé toute l’année 2008 dans le plus grand secret sur la nouvelle grille de France 2. Et c’est de la bombe : Al Gore à la météo et Denis Robert au 20 heures. Autant dire que des millions de téléspectateurs sont devant leur petit écran ce lundi 5 janvier 2009 à 20 heures. En pure perte. A peine Denis Robert a-t-il le temps d’annoncer une grande enquête de la rédaction sur les dessous du passage des 35 aux 49 heures en novembre 2008 et de présenter ses invités, Olivier Besancenot et Ken Loach, qui viennent de créer leur nouveau parti, que le noir s’abat sur l’écran. Définitivement. France 2 est privatisée.
Les habitués du 8e de France Télévisions en témoignent : Carolis a été vu hurlant comme un dément dans les couloirs « ah il en veut, de la culture, j’vais z’y en mettre, moi, de la culture, y va voir ! » Ça commence dès potron-minet avec Edgar Morin aux commandes de Télématin et se poursuit l’après-midi par des lectures, quatre heures durant et par un acteur filmé face caméra sur un fond gris taupe, d’Ulysse de James Joyce. Chaque soir est diffusé en alternance le Plus Grand Opéra du monde (qui a remplacé le Cabaret de Patrick Sébastien) et un ballet en direct. Pour le premier numéro, Carolis a choisi une adaptation de 4’33’’, le célèbre morceau silencieux de John Cage, mais en version longue. Pendant 4h33, deux caméras filment les mains immobiles d’un pianiste et les pieds tout aussi immobiles d’un danseur. Tandis que Libération, les Inrockuptibles et Télérama crient au génie, le Parisien titre « Et vous, qu’en pensez-vous ? » et France Soir met à la une un photomontage de Carolis en tutu avec ces mots : « Carolis, du balai ! » Sarkozy autorise des essais nucléaires dans les locaux de France Télévisions.
Pour ce dernier scénario, Libération s’est adjoint les services d’un pro : Alain de Greef, qui, avant de créer de toutes pièces la grille de Canal +, fréquenta longtemps les bancs (de montage) de la télévision publique. Un De Greef qui vous fournit comme qui rigole les futurs programmes de France Télévisions. 7h25, météo, par Nathalie Kosciusko-Morizet, avant de passer au direct : Jogging du Président, commenté par Bernard Laporte. Est-il taquin ce De Greef… Il enchaîne avec la conférence de presse quotidienne du Président (thème du jour : « Pourquoi les journalistes sont-ils encore plus nuls que les ministres ? »). Puis c’est, à 12 heures, le Grand Lever de la Présidente en présence des corps constitués (Lagerfeld, Galliano, Prada, Cartier…) et à 18 heures, on ne manquera pas l’émission culinaire de Jean-Louis Borloo, Hello, c’est l’apéro. Enfin, en prime time, Alain de Greef programme Quelqu’un m’a dit, ou la promenade intime du couple présidentiel avec la seule présence de la presse officielle (Match, Gala, Closer, Public, Voici). Las, Nicolas Sarkozy privatise illico : « J’avais dit des programmes différents de TF1. » On ne peut que s’incliner.
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