« On est en présence de little brothers »
tags : blog , web 2.0 , interview , vie privée
DR Xerones
Benoît Dupont, titulaire de la chaire de la Chaire de recherche du Canada en sécurité, identité et technologie et directeur adjoint du Centre International de Criminologie Comparée de l’Université de Montréal
Pourquoi avoir ouvert la Sécurisphère ? Ce blog est une tentative de partager avec un public plus large que la petite communauté des chercheurs des informations sur l’actualité des nouvelles technologies et leurs applications dans le domaine de la sécurité. Le néologisme « Sécurisphère » fait référence aux processus d’hybridation de la sécurité publique et de la sécurité privée, ainsi que de la sécurité physique et de la sécurité informatique, et aux effets émergents que ces métissages produisent, tant du point de vue de l’efficacité que des répercussions sur les libertés individuelles. Ces questions font l’objet d’intenses discussions entre chercheurs, activistes et blogueurs dans le monde anglophone, et j’ai voulu partager avec des lecteurs francophones les meilleurs morceaux de ces réflexions. Avec la nouvelle vague de l’internet, dit collaboratif, les internautes sont de plus en plus incités à s’exprimer en ligne et à laisser des traces. Est-ce un risque pour les données personnelles ? Oui, dans la mesure où ces traces numériques ne s’effacent pas, contrairement aux traces matérielles que nous laissons derrière nous. Ce que les jeunes internautes, qui sont des utilisateurs intensifs des applications collaboratives et des sites de réseaux sociaux, mettent en ligne aujourd’hui dans le cadre de leur communauté d’amis virtuels viendra peut-être les hanter dans quelques années, lorsqu’ils seront à la recherche d’un emploi et que les entreprises auxquelles ils enverront leur cv ira faire des recherches sur Internet. Les confessions spontanées ou les bravades de l’adolescence seront perpétuellement accessibles sur Internet pour qui saura où chercher. Si les outils collaboratifs incitent à la spontanéité, les utilisateurs devraient également se poser la question de la retenue et de la discrétion vis-à-vis des informations personnelles qu’ils mettent en ligne. Certaines agences de renseignement ont déjà commencé à exploiter ces données qui ne requièrent aucun mandat de perquisition, puisqu’elles sont en accès libre. On parle de plus en plus d’identité numérique, comment peut-on la définir ? La notion d’identité numérique recouvre l’ensemble des informations et des systèmes technologiques nécessaires afin de vérifier l’identité des utilisateurs dans l’univers dématérialisé du cyberespace. L’identité numérique vise à s’assurer que les informations échangées par les utilisateurs puissent être attribuées à des individus physiques, afin de garantir l’intégrité des transactions. Les composantes de l’identité numérique visent alors à reproduire dans le monde virtuel les caractéristiques uniques des utilisateurs et à limiter les falsifications. L’une des difficultés associée à l’identité numérique est sa nature plurielle, chaque organisme public et entreprise utilisant un système qui lui est propre afin d’authentifier l’identité de ses usagers. En l’absence de système unifié d’identification, on assiste alors à une multiplication des « doubles virtuels » gérés par des technologies plus ou moins sécuritaires, ce qui augmente considérablement les risques de voir ces informations personnelles compromises. Bien peu d’organisations disposent véritablement à l’heure actuelle de politiques sérieuses visant à protéger l’identité numérique de leurs usagers. Les impératifs de profitabilité ou d’ergonomie éclipsent bien souvent celui de sécurité, au grand bonheur des pirates et des fraudeurs informatiques. On a réalisé, notamment avec la publication accidentelle des
données personnelles de clients d’AOL, que les moteurs de recherches
conservent toutes les requêtes des internautes en mémoire. Cela
constitue-t-il un danger potentiel ? Dans la mesure où l’on ne sait pas qui peut avoir accès à ces données, on peut être inquiet. Ces données ne permettent pas d’identifier des individus à proprement parler, mais quelques analyses menées sur les données des clients d’AOL ont montré que l’on peut facilement déduire le nom des utilisateurs à partir des requêtes et des intérêts manifestés. Des outils existent cependant qui permettent de rendre les recherches anonymes et inexploitables par des tiers. Existe-t-il des initiatives pour tenter de réduire la tendance des
sociétés web à constituer des bases de données personnelles
d’internautes ? Je ne connais pas la situation européenne en détail, mais en Amérique du Nord, les bases de données personnelles d’internautes sont très peu régulées, d’autant plus que ce sont souvent les internautes eux-mêmes qui fournissent les informations et qui consentent à ce qu’elles soient conservées et même transmises à d’autres entreprises, souvent par défaut de lecture des clauses de protection de la vie privée. Depuis peu, certains États américains obligent les entreprises qui ont « perdu » ou se sont fait voler des données personnelles d’usagers à en avertir ces derniers individuellement, et à leur offrir un dédommagement en cas de préjudice découlant de cette négligence. Les associations de consommateurs cherchent à généraliser ces dispositions. Des mécanismes de contrôle plus rigoureux de l’utilisation des données personnelles par les « agrégateurs de données » sont également à l’étude, mais ces derniers déploient d’intenses efforts de lobbying afin d’en limiter la portée. Internet est-il comme un big brother ? Non, l’analogie avec Big Brother traduit mal la nouvelle complexité de la surveillance. Orwell ne pouvait pas imaginer à quoi ressemblerait la révolution numérique. Je dirais plutôt qu’on est en présence d’une famille très nombreuse de « little brothers » publics et privés, pas forcément coordonnés, qui nous épient pour des raisons très variées : prévenir le prochain attentat terroriste, combattre la pédo-pornographie, nous vendre des produits amincissants ou évaluer notre solvabilité pour l’obtention d’une ligne de crédit. De surcroît, de plus en plus de logiciels et de produits en vente libre permettent à des individus de surveiller les activités des membres de leur famille (époux, enfants), de leurs amis ou de leurs employés. La démocratisation et l’omniprésence d’Internet permettent à tout le monde de surveiller tout le monde, ce qu’Orwell n’avait pas anticipé. Bien entendu, l’État dispose de ressources quasiment illimitées en ce domaine, surtout depuis le 11 septembre, mais d’autres acteurs _notamment privés_ jouent un rôle qui reste encore méconnu, et qui est loin d’être insignifiant. Quelles précautions vaut-il mieux prendre pour préserver sa "vie privée" ? La première précaution à prendre est certainement de limiter la quantité d’informations personnelles que l’on révèle dans les blogs et autres sites collaboratifs, ce qui inclut les photos partagées avec nos amis. En effet, les technologies de reconnaissance visuelle en développement permettront bientôt d’analyser leur contenu et de l’associer à des identités numériques.
L’installation de logiciels de détection de logiciels espions et d’anti-virus est également indispensable. Ils permettront d’éviter les transmissions à notre insu de données personnelles vers des serveurs pirates.
Les plus paranoïaques, les personnes qui travaillent avec de l’information sensible ou les militants de droits de l’homme qui combattent des régimes autoritaires auront recours à des sites proxy qui leur permettront de naviguer sur Internet de manière anonyme. D’autres solutions, comme des réseaux entièrement anonymes (style Freenet ou Tor) existent également. La cryptographie des communication à l’aide de logiciels comme PGP (pour Pretty Good Privacy) est également recommandée. On ne répondra bien entendu pas aux mails non sollicités prétendument envoyés par des institutions bancaires ou des sites de vente en ligne (comme Ebay) qui nous demandent de leur communiquer nos mots de passe, et qui sont en réalité des sites montés de toutes pièces par des fraudeurs.
Les précautions devront également s’étendre au monde réel, puisque de nombreux vols de données personnelles sont commis en fouillant dans les poubelles des victimes (les broyeurs à papier feront certainement bientôt leur entrée dans les foyers) ou en volant leur ordinateur portable, leur agenda électronique, leur téléphone cellulaire ou leur clé USB. À cet égard, il est recommandé de détruire complètement les disques durs des appareils dont on n’a plus l’usage plutôt que de les revendre sur Internet ou de les offrir à une connaissance. En effet, les informations qu’ils contiennent ne sont jamais totalement effacées. En résumé, protéger sa vie privée demande un certain investissement en temps qui rebute encore bien des utilisateurs.
Retrouvez tous les articles du dossier Web 2.0 : gare à vos traces.
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