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mardi 2 novembre 2010 13:44

  • télévision

On se moque du peuple

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : politique

DR

Enfin. Enfin, c’est nous qu’on va causer dans le poste. Fini ces journalistes qui parlent à notre place. À la trappe, satrapes, Ferrari, Pujadas et Roselmack : le JT au peuple ! Le JT au peuple ! Bolloré avec nous ! Bolloré avec nous ! Ben oui, le Bolloré ami du président de la République à qui il prêta la Paloma, une barcasse de 65 mètres afin qu’il se repose de son exténuante campagne électorale de 2007. Ce Vincent Bolloré-là est le héraut de l’insurrection journalistique en marche depuis le 18 octobre. Ce jour-là, sur sa singulière chaîne Direct 8, a été lancé rien moins que le Nouveau Journal, sous-titré « Le premier JT où les Français ont la parole ». Oui, des Français comme vous et nous, enfin plutôt comme vous : des DJ, des patronnes de discothèque, des croque-morts, des hôtesses de l’air, mais tous dotés d’une forte parole dont Direct 8 se fait désormais le porte-voix. Alors on a brûlé nos cartes de presse (et vu qu’elles sont en plastique, ça a dégagé une épaisse fumée noire, merci bien) et on a regardé.

La tarte à l’interactivité

Alors donc, les Français ont la parole. Ce qui, après deux semaines d’intenses microtrottoirs télévisuels dans des stations-service à base de « J’travaille, moi, hein », fait l’effet d’une bouffée de gasoil frais. Une telle idée a mis du temps à éclore, c’est bien normal. « Il y a un an [gasp, un an !, ndlr], nous avons voulu faire évoluer notre rendez-vous d’information, explique Clélie Mathias, présentatrice et rédactrice en chef du Nouveau Journal, alors on a pris en compte cette évolution de la société qu’est Internet [gasp, Internet !]. » Et voilà le travail : « C’est le premier JT interactif », énonce-t-elle. Bon, sans vouloir déprécier l’incroyable invention de Direct 8, l’interactivité des JT, les vrais gens qui parlent dedans, c’est pas giga neuf. M6 et son 19.45 lancé il y a un an nous sert aussi cette moderniste tarte à la crème. L’internaute peut donner son indispensable avis sur une indispensable question posée sur le site de la Six, du style « Retraites : le gouvernement a-t-il gagné ? Oui, non, sans opinion. » Et le résultat du son, dage est diffusé dans l’édition suivante du journal. Magique ? Non, in-ter-ac-tif. Surtout, il y a la rubrique « Expliquez-nous » où l’on pose à la rédaction de M6 les questions qui nous taraudent, nous, les vrais gens et auxquelles elle répondra en plateau. Et qu’est-ce qui taraude les vrais gens ? « Que reproche-t-on aux LED ? », se demandaient-ils cette semaine, ou, il y a quelques mois, « D’où vient le Père Noël ? » Dreling-dreling ! Pardon mais notre téléphone noir en bakélite sonne sur notre bureau en formica : un coup de fil de 1981 ! C’est le réalisateur Raoul Sangla qui appelle pour se plaindre : le peuple dans le JT, c’est lui. En 1981, il met à l’antenne le Journal d’en France. « L’idée, expliquait-t-il à Libération en 1999, c’était de se transporter dans les lieux de vie et de travail des gens, et de leur dire : venez commenter l’actualité. » On y voyait Charles Hernu, ministre de la Défense, tailler le bout de gras avec des objecteurs de conscience et Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, causer pilule avec des jeunes filles. Au bout de onze numéros, le JT de Sangla est supprimé après une séance de bourre-pifs collective. À Direct 8, le Nouveau Journal en est déjà à dix éditions et personne n’a encore giflé Clélie Mathias : bravo.

Le collier de nouilles du JT

Il est 18 h 30 et, au générique, un hérisson de petits écrans qui tourne, ah non, c’est un globe. Jusque-là, d’accord, on est dans un JT. Oui mais, un JT de Direct 8. D’où, déjà, cet horaire étrange. « À 18 h 30, indique Clélie Mathias, c’est une tranche d’information qui s’ouvre sur Direct 8 avec le décryptage de l’actualité dans le journal puis le décryptage des médias avec Morandini ! » Keuf-keuf, pardon, on est en train de s’étouffer. Et puis qui dit « Direct 8 », dit « l’école Direct 8 de la réalisation et du journalisme ». Soit un truc tout moche foutu n’importe comment, bricolé avec des bouts de ficelle et un budget à vous donner envie de refiler un ticket restaurant à Vincent Bolloré : bref, le Nouveau Journal est au JT ce que le collier de nouilles est à la joaillerie. « On n’est pas TF1 ni France 2, je vous l’accorde, rétorque Clélie Mathias, et puis les goûts et les couleurs… » Oui mais justement. Le décor : sur un fond de dégradés du blanc au gris, mais aussi de bleu façon agence bancaire, une espèce de grande langue sort du bas de l’écran, s’élève et se transforme en table. Sur le bout de la langue, Clélie ; à droite la personnalité invitée ; à gauche, les trois Français qui vont avoir la parole. Mais pas tout de suite : sur le quart d’heure que dure ce JT, Clélie passe six minutes à débiter l’actu du jour d’un ton superconvaincu qui n’est pas sans évoquer Xéna la guerrière.

Le gadget du gril

Ces broutilles expédiées en quelques pauvres images — « Voici ce qu’on pouvait retenir de l’actualité », et pis c’est tout —, voilà enfin nos trois Français qui vont pouvoir passer sur le gril l’invité du jour et lui poser leurs questions de vrais gens. Mais fissa : ils n’ont la parole que huit minutes maximum parce que « sinon Jean-Marc Morandini va être très fâché », prévient Clélie. Houla, vite alors. Direct 8 les a trouvés dans une mystérieuse « base de données de gens susceptibles de venir à la télé ». Ce sont, savamment panachés, des Sabrina, Yves et Salim, des Kathy, Frédéric et Kiddam ou encore des Sophie, Jérôme et Habib. Ils doivent tout d’abord répondre à la question de Clélie (« Le gouvernement a-t-il raison de ne rien céder ? », « Les syndicats vont-ils trop loin ? », « La justice est-elle assez ferme avec les casseurs ? ») et à chaque fois, évidemment, ça donne du oui/non/moyen. Et puis ça y est, people have the power et ils interpellent l’invité. À Manuel Valls : « Qu’est-ce que vous proposez clairement ? » À Elisabeth Guigou : « Si vous étiez garde des sceaux, que feriez-vous ? » Au syndicaliste CGT Eric Ferrères : « Qu’est-ce que vous espérez à bloquer le pays ? » Au président de l’Unef Jean-Baptiste Prévost : « Est-ce que vous ne vous trompez pas de combat ? » Eh oui, dans ce gadget maigrement citoyen à l’interactivité dûment encadrée, les Français posent les mêmes questions, toutes aussi foudroyantes de pertinence, que les journalistes. C’est vexant. Pour les Français, bien sûr.

Paru dans Libération du 30 octobre 2010


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