Oracle de rattrapage
Avec « Southland Tales », Richard Kelly veut refaire le coup de « Donnie Darko » : échec en salles, film culte en DVD
par Olivier Séguret
tag : Festival de Cannes
Ling Bai. Parfois le néomarxisme, ça fait envie.
Comme d’autres, Libération a maintes fois annoncé la sortie de Southland Tales. Le film de Richard Kelly a été présenté en sélection officielle cannoise il y a trois ans, à notre grand enthousiasme, et sa sortie était prévue pour l’automne 2006. Puis elle fut reportée à l’hiver 2007. Puis, vaguement, à l’année 2008. La sortie américaine s’étant avérée catastrophique, il fut bientôt clair que le film ne connaîtrait jamais l’aventure des salles d’Europe et c’est donc la sortie directement en DVD et Blu-ray de Southland Tales que ces pages Cinéma, ordinairement dévolues aux « sorties » de la semaine, entendent, un peu crânement, saluer. Trois ans après les faits, donc. Qu’il faut ajouter aux cinq ans qui séparent ce film de Donnie Darko le premier long métrage de Richard Kelly, dont la carrière américaine démarra elle aussi sur une malédiction, mais qui connut au moins la gloire du culte grâce à une exploitation européenne patiente et judicieuse. Trois ans après la bagarre, pourrait-on dire aussi, si l’on se souvient de la perplexité, au mieux, et des bordées d’injures, au pire, que Southland Tales suscita parmi la critique en Croisette. La version aujourd’hui éditée en galette numérique est à la fois raccourcie (d’une vingtaine de minutes) et remaniée. Moins profondément que ne le laisse entendre l’auteur, en tout cas sur l’essentiel : l’âme du film est tout à fait irréductible, c’est là le signe de sa force. Pitché, à moitié pour rire, d’après l’Apocalypse de saint Jean, Southland Tales est un compte à rebours de la fin du monde. Le top départ est donné avec des attentats nucléaires qui ont pulvérisé le Texas juste avant le générique. La ligne d’arrivée est franchie tout en splendeur par un méga Zeppelin qui explose au-dessus d’Hollywood, tandis qu’une ressource énergétique expérimentale imposée par un savant fou ralentit inexorablement la vitesse de rotation de la Terre…
Biblique.C’est donc de la science-fiction ? Oui et non. Parce qu’il se déroule en 2007 et dans les années qui suivent, Southland Tales s’apparente plutôt à une uchronie, « histoire contrefactuelle » à peine anticipée au moment de sa réalisation. La structure du film est un tissage d’histoires convergentes vers l’apothéose. Un casting fou leur donne le corps improbable qu’elles requièrent : Sarah Michelle Gellar, Justin Timberlake, Christophe Lambert et le bloc synthétique The Rock. Le tout donne souvent un résultat aussi invraisemblable que ces produits « bi-goûts » qui fleurissent dans les rayons de l’alimentaire ou de la cosmétique industriels. La soupe épinard-chèvre, le sandwich au chocolat, le gel douche coton-coquelicot. On est un peu là-dedans avec Southland Tales, qui fabrique sans cesse des créatures aux confins du glamour et du trash, de la séduction hollywoodienne moderne à la télé poubelle, tout en persistant à maintenir le fil d’une référence biblique dont on ne sait jamais trop si elle est sarcasme ou naïveté : elle aussi en offre les deux parfums. Par ce vide culturel ontologique qu’il souligne autant qu’il l’organise, Southland Tales appartient certainement à une forme de culture geek, dont la politisation serait à la fois farouche et ironique, éperdument distanciée. C’est pourtant avant tout un film en tous sens terrible et terriblement drôle. L’une de ses plus troublantes réussites, c’est justement le jeu à peine désaxé qu’entretient cette proche anticipation avec notre monde, sa proximité presque immédiate. Ce qui distingue le pandémonium représenté du nôtre est infime. Enfin, les scénographies de Richard Kelly, la lenteur volcanique de ses plans séquences ou leur emballement soudain, la grâce des ballets musicaux qu’il s’autorise, forment la matière d’un cinéma encore émerveillé et joyeux, intensément créatif, animé d’une ardeur devenue rarissime. La seule référence possible concernant Richard Kelly n’est jamais utilisée parce qu’elle est à la fois énorme, ridicule et inassumable. Pourtant, risquons-nous, un modèle comparable dans l’histoire du cinéma américain pourrait être Orson Welles, sans doute pas pour le génie, mais pour le risque, la position, l’invention cinématographique, le plaisir de jouer avec les outils et les codes hollywoodiens, le goût sincère des cultures populaires et, déjà si jeune, de gros ennuis avec les studios. A cet égard comme à bien d’autres, Southland Tales, trois ans après sa naissance ratée, tombera quand même à point dans le monde d’aujourd’hui, qui semble s’appliquer encore mieux qu’hier à réaliser la prophétie de sa catastrophe.
Article paru dans Libération le 1er Avril 2009
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