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mardi 17 janvier 2012 15:26

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Orianne Garcia : .com c’est beau la vie

par Frédérique Roussel

Photo Bruno Charoy

Question de nature. Orianne Garcia semble douée pour le bonheur. Pour le rose et le rire. Le business et l’amour. Sur la couverture de son livre au titre décomplexé, Comment je suis devenue millionnaire grâce au Net… sans jamais rien y comprendre, elle arbore un sourire radieux, ses mains baguées croisées, celles de la réussite sans se fouler. Une pub vivante pour la loterie de la vie. La jeune femme a eu des doigts d’or dans les premiers temps de la bulle internet. Dans la salle de réunion chez son éditeur Albin Michel, jambes croisées, Coca-Cola Light dans la main, tenue décontractée, elle ponctue d’un charmant rire sonore chacune de ses phrases.

Orianne Garcia a hérité du prénom de la duchesse de Guermantes, redoublé d’un « n ». Comme la belle de Proust, cette aristocrate de la génération pionnière du Net est blonde aux yeux bleus. On ne s’y attendait pas. Orianne Garcia, Mme Caramail aux temps glorieux des frétillants entrepreneurs français du Net, des soirées start-up et du tchat avec Chirac, a perdu sa crinière rousse. Comment se fait-il ? Elle confie avoir retrouvé la « grande communauté des blondes » en août dernier, après vingt ans de teinture. Sa mère, disparue il y a quelques mois, était aussi blonde cendrée, rousse d’adoption. Mais la teinte ne se vend pas à Shanghai, où Orianne Garcia vit depuis un an. L’égérie des belles années de la bulle internet, la flamboyante patronne de Caramail, messagerie trente fois millionnaire en internautes, se plie à son nouvel environnement.

Conquérante à la Stendhal, elle a débarqué à Paris pour l’amour d’Alex Roos. Elle l’avait rencontré lors d’un week-end à Paris chez Christophe Schaming, devenu troisième associé à vie, et à l’époque petit ami d’une copine de khâgne. Alex n’aurait pas existé, elle aurait de toute façon quitté l’Alsace où elle vivait depuis l’âge d’un an. Elle savait qu’il lui faudrait prendre des risques, assure-t-elle. Et quitter une enfance épanouie entre papa, enseignant en arts plastiques en collège, maman, employée dans un laboratoire du CNRS, et Géraldine sa sœur de quatre ans plus jeune, devenue avocate. La belle Orianne caressait l’idée d’être prof, une tradition familiale, « un des plus beaux métiers du monde », mais elle ne se voyait pas le rester longtemps. Peut-être n’est-ce qu’une manière de redessiner la silhouette de la khâgneuse du lycée Fustel-de-Coulanges à Strasbourg, un brin industrieuse, téléprospectrice la semaine, vendeuse de jeans l’été pour affirmer son indépendance. Et cavalière, le week-end.

Rien de geek a priori chez elle, sauf son « chéri », frais émoulu centralien. « C’est avec Alex que j’ai mis un pied dans l’informatique. » Et vint un beau lever de soleil en tandem, un dimanche matin d’août 1994, dans leur salon de la rue Gracieuse, dans le Ve arrondissement de Paris. « Ce bruit… Cela a été long avant que ça arrive. Quand on a enfin réussi à se connecter à Internet, c’était moche, lent et pourtant on s’est dit : "Waouh !" » Un instant magique, moment inaugural de son livre, écrit d’une plume ingénue. Un kick-off de la suite miraculeuse. L’étudiantemenait de front des études de lettres à la Sorbonne et un boulot de formatrice en informatique. D’un côté, elle planchait sur Boris Vian, avec un mémoire sur le personnage du père dans le théâtre de l’auteur de l’Arrache-cœur (« Je suis en train de mettre Boris Vian sur Internet », arguait Orianne pour justifier ses retards), de l’autre, les prémices d’un parcours professionnel exceptionnel.

Dans la foulée de ce fameux dimanche matin, les idées s’enchaînent : fondation d’une société de fourniture d’accès, du moteur de recherche Lokace puis d’une messagerie électronique Caramail en 1997. Tout ça en moins de dix ans. Et c’est le gros lot quand, après avoir repoussé plusieurs acquéreurs aux dents longues, les trois fondateurs acceptent de céder Caramail à Spray pour 600 millions de francs [91,5 millions d’euros]. Jackpot, deux mois avant l’éclatement de la bulle. La voilà donc millionnaire. Orianne Garcia empoche « 5 millions d’euros avant impôts », investis dans une maison dans le Sud et des placements. Etre entrepreneure pour elle est une attitude. « Si j’avais seulement été guidée par le souci de l’enrichissement personnel, j’aurais accepté les millions de Bernard Arnault. Je l’ai vendu pour continuer à le développer, pas pour prendre un chèque et partir au soleil », oppose-t-elle. L’égérie rousse du Net a aimé jouer avec les médias et montre sa frimousse à la télé de 1999 à 2003 pour débroussailler la jungle de cette Toile encore mystérieuse. Chroniqueuse à Rive droite, rive gauche, elle fait rire la galerie avec des sujets du genre « les emails ont-ils un sexe ? » Hilare, elle se souvient encore de la fin : « Dans l’Internet, les femmes prennent des gants et les hommes, des vestes. » « Orianne, t’es la reine de la chute ! » l’avait complimentée Thierry Ardisson.

 

En 1999...

 

Deux ans après la vente de Caramail, Alex et elle se séparent. La même année, elle rencontre le père de ses deux garçons, Jules et Noé, lors d’un déjeuner de boulot. Ce haut cadre de marketing est le seul autour de la table à qui le nom d’Orianne Garcia ne dit rien, même pas celui de Caramail… « Mais t’étais où ces dix dernières années, dans une grotte ? » Ses deux acolytes du début, Alex et Christophe, sont restés ses associés dans Lentillesmoinscheres.com créé en 2007, dont ils ont revendu la majorité à Marc Simoncini, M. Meetic.

Le 4 octobre 2010, elle embarque pour Shanghai, pour suivre son mari. Après avoir surfé pour se renseigner sur la ville, elle a accepté de partir : « D’accord, allons à Shanghai, ça a l’air sympa, il y a des platanes. » Elle emmène ses enfants à l’école, prend des cours de chinois et vante l’énergie positive qui règne dans le pays. Loin d’avoir lâché les affaires, elle soutient une copine qui a monté des sites à destination de la « Digital Mum », et explore la Chine pour l’agrégateur de mode Glam. Dans sa tête, trotte une autre idée à destination du marché chinois qu’elle ne veut pas encore dévoiler. Juste que, comme d’habitude, elle se met d’abord à la place de ses clients. « Je réfléchis en me positionnant. » Plutôt à droite (Bayrou au premier tour et Sarkozy au second en 2007), elle ne sait pas encore pour qui elle votera à la présidentielle car elle ne s’est « pas forcément reconnue dans la politique menée ». À presque 40 ans, elle admet n’avoir jamais réussi à se mettre à tweeter, pratique peu Facebook, s’est récemment connectée au réseau social Linkedin « pour vivre avec son temps, quand même » et aligne quatre adresses électroniques. Le secret de ses succès ? Considérer les utilisateurs comme le plus précieux des actifs. Et garde l’espoir d’un Internet « qui tire les gens vers le haut plutôt que les niveler par le bas. » Au pays d’Orianne…

 

Paru dans Libération du 16 janvier 2012

 

À lire également :

- Lycos n’ira plus chercher (16/2/2009)
- Quand le Net s’éclatait (1/6/2007)


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