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jeudi 24 juin 2010 10:13

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Pabst à modeler

par Eric Loret

tag : cinéphilie

DR

La Rue sans joie (Die freudlose Gasse, 1925)
de Georg Wilhelm Pabst
Edition Filmmuseum, distribué par Choses vues
Double DVD, VO sous-titrée anglais, 28 €

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La Rue sans joie est un parfait objet perdu pour cinéphile mélancolique. Qu’on se rassure : ce double DVD fourré aux boni et comprenant une version de 2 h 30 restaurée et complétée ôte à peine la délicieuse douleur du manque. Des 3 738 mètres de pellicule du montage original, 600 sont en effet encore portés disparus, soit environ une demi-heure.

Die freudlose Gasse, troisième opus de Georg Wilhelm Pabst, revendique le titre de film le plus charcuté sous la république de Weimar. La rue désolée en question a pour nom Melchior Gasse, on est à Vienne, en 1921. L’inflation a tiré les couteaux entre riches et pauvres au-delà du supportable, et c’est celui du boucher (Werner Krauss) qui, dans cette rue, fait la pluie et le mauvais temps. Profiteur de crise, il affame ses voisins et échange sa viande contre les services sexuels des plus nécessiteuses. Un autre monstre, la Greifer (Valeska Gert), modiste le jour et maquerelle la nuit, fournit les riches bourgeois spéculateurs en filles fraîches, les faisant passer de sa boutique à son bordel. Deux héroïnes pauvres qui ne se connaissent pas ni ne se croisent dans l’intrigue, Maria (Asta Nielsen) et Greta (Greta Garbo), seront aux prises avec ces deux vilains. L’une finira mal et l’autre un peu mieux.

Le film a été censuré parce qu’il représentait avec un peu trop de réalisme la situation économique. Mais pas seulement. Dans sa revue Close Up, consacrée au cinéma d’art, le critique britannique Kenneth Macpherson résume en 1927 la situation : « Le film achevé faisait environ 3 000 mètres, à peu près la taille de Ben-Hur ou de la Grande Parade. La France, en l’accueillant tardivement, en a très vite coupé 600 mètres, ainsi que tous les plans qui montraient la rue. Depuis, on a ajouté et retiré des bouts. Vienne, sans raison claire, a ôté toutes les séquences avec Werner Krauss, si bien qu’il a disparu du film. Les Russes ont trouvé utile de transformer le lieutenant américain en médecin et ont fait de Krauss le tueur, à la place de la fille. Finalement, après avoir été donné pendant un an en Allemagne, on a tenté de l’interdire. »

Le pire étant moins les trous que les remontages opérés pour tenter de les combler. Les copies ne manquent donc pas, mais elles diffèrent toutes. Tel un helléniste en proie à Parménide, la cinémathèque de Munich a tenté de 1995 à 1997 d’établir scientifiquement le texte filmique en s’aidant du scénario original. Certains morceaux hétérogènes (dont un plan à la terrasse d’un café entre deux personnages secondaires) n’ont pas trouvé leur place : ils sont présentés en bonus bruts dans le DVD. Parmi les éléments heureusement restaurés, il y a la séquence hallucinée où l’on voit le boucher ouvrir sa chambre froide et, sur fond de carcasses pendantes, inviter une jeune miséreuse à procéder à l’échange de « Fleisch » — le mot signifiant aussi bien « viande » que « chair » en allemand. La dite miséreuse a fait couler beaucoup d’encre, puisque certains y reconnaissent Marlene Dietrich.

Dans les versions tronquées, elle apparaissait peu. Ses deux grandes scènes scandaleuses ayant été retrouvées (dont une course folle en travelling avant), on la voit un peu mieux. Conclusion : Marlene de face, peut-être, de profil, beaucoup moins. Dietrich laissa planer le doute sur sa participation, déclarant cependant un jour que c’était bien elle et que d’ailleurs, à la fin (attention spoiler !), elle massacrait le boucher. Or, la séquence ayant été tôt caviardée, on en a déduit qu’elle disait vrai, sans quoi elle n’aurait pu autrement en connaître l’existence. Par ailleurs, l’actrice Herta von Walther a également revendiqué le rôle.

Les tergiversations du futur ange bleu s’expliqueraient par sa jalousie à l’égard de Garbo, ici dans son second long rôle. Lors de la sortie du film, la Suédoise impressionna favorablement Hollywood, mais aussi les surréalistes, la Rue sans joie ayant été montré pour l’ouverture du mythique Studio des Ursulines à Paris, le 21 janvier 1926, avec Entr’acte de René Clair. Ce succès n’était pas prévu, car le financement avait été monté sur le nom d’Asta Nielsen, actrice danoise trentenaire dont la performance, à côté du jeu naturel de Garbo, tient plutôt pour nous de l’étoile noire en voie d’effondrement : fascinante mais un peu raide.

Quant à la véritable explosion, les amateurs de danse savent que c’est à Valeska Gert qu’on la doit ici. Moustachue à souhait, folle de son corps, la performeuse proche de Brecht et d’Eisenstein fait une Greifer belle comme un tableau de Grosz ou de Dix. Ceci dit par pure pédanterie, et pour rappeler que la Rue sans joie est aussi connu pour être la charnière menant de l’expressionnisme à la Nouvelle Objectivité.

Paru dans Libération du 23 juin 2010


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